Le bassin du Congo absorbe environ 600 millions de tonnes de CO2 par an, ce qui en fait le dernier grand puits de carbone tropical encore fonctionnel. Mais une étude publiée dans Nature en novembre 2025 a rebattu les cartes : en comptabilisant les émissions liées à la déforestation, aux feux et à la dégradation des sols, le continent africain dans son ensemble est devenu émetteur net de carbone. Pendant que les projecteurs restent braqués sur Belém et sur le ralentissement de la déforestation amazonienne, le continent africain a lancé des programmes de restauration forestière dont l'échelle dépasse ce qui se fait partout ailleurs. Cinq d'entre eux méritent qu'on s'y arrête.
Le bassin du Congo absorbe dans l'ombre#
Le bassin du Congo est la deuxième forêt tropicale de la planète. 200 millions d'hectares, six pays, un puits de carbone estimé à 1,5 milliard de tonnes de CO2 par an selon l'Initiative pour les forêts d'Afrique centrale (CAFI). Le problème : le financement. CAFI a reçu plus de 500 millions de dollars décaissés depuis 2016. La République démocratique du Congo, qui porte 60 % de la forêt, a signé à la COP26 en novembre 2021 un accord de 500 millions de dollars avec CAFI pour réduire sa déforestation de 29 % d'ici 2031.
Les premiers résultats sont encourageants. La déforestation dans le bassin du Congo a reculé de 11 % entre 2022 et 2024, selon Global Forest Watch. Mais les pressions sont énormes : exploitation minière artisanale, agriculture sur brûlis, production de charbon de bois. Kinshasa consomme à elle seule 5 millions de tonnes de bois-énergie par an. La forêt recule au sud et à l'est pendant qu'elle se stabilise au nord. Un jeu à somme nulle, pour l'instant.
J'ai passé dix jours en Équateur (province congolaise) en septembre dernier pour un reportage sur les concessions forestières communautaires. Ce qui m'a frappée, c'est le décalage entre les annonces de Kinshasa et la réalité sur le terrain. Les gardes forestiers communautaires n'avaient pas été payés depuis cinq mois. Difficile de protéger une forêt quand il faut nourrir ses gosses.
La Grande Muraille verte, entre promesse et réalité#
C'est le programme de restauration le plus vaste d'Afrique. C'est aussi le plus critiqué. Lancée en 2007, la Grande Muraille verte vise à restaurer 100 millions d'hectares de terres dégradées sur 8 000 km, du Sénégal à Djibouti. Fin 2025, environ 18 millions d'hectares avaient été restaurés selon l'Agence panafricaine de la Grande Muraille verte, soit 18 % de l'objectif, dix-huit ans après le lancement.
C'est peu. Et les chiffres sont contestés. L'université de Cambridge a publié en 2024 une étude satellite montrant que seuls 4 millions d'hectares présentaient une couverture arborée réellement nouvelle. Le reste relève de la régénération naturelle assistée, des périmètres agro-forestiers et des zones de mise en défens (où le bétail est simplement exclu). La distinction compte, parce que le carbone capté par un arbre planté et celui stocké par un sol mis au repos ne sont pas du même ordre.
Le Sénégal est le bon élève du programme, avec 14 000 hectares plantés dans la région de Matam et un taux de survie des arbres de 65 %, un score correct pour une zone sahélienne. L'Éthiopie a annoncé plus de 25 milliards d'arbres plantés entre 2019 et fin 2022 dans le cadre de son programme Green Legacy selon le gouvernement éthiopien, un chiffre contesté par les observateurs indépendants. Un rapport de l'Institut de recherche sur les politiques forestières (CIFOR) publié en janvier 2026 estimait le taux de survie réel à moins de 40 % dans les zones semi-arides éthiopiennes.
Sur ce point précis, je reste partagée. La régénération naturelle assistée, même si elle gonfle les compteurs, produit des résultats réels sur l'érosion des sols et la biodiversité locale. Compter uniquement les arbres plantés, c'est passer à côté d'une partie du bénéfice.
Le Kenya et le Ghana : les crédits carbone comme moteur#
Le Kenya a fait un pari différent. Plutôt que de compter sur les bailleurs internationaux, le pays a ouvert son programme de restauration au marché volontaire du carbone. La Mikoko Pamoja, première mangrove au monde à vendre des crédits carbone (depuis 2013), a inspiré un modèle répliqué dans le cadre du financement climatique international. Le Kenya Carbon Farming Project, lancé en 2024, couvre 500 000 hectares de terres arides et semi-arides dans les comtés de Makueni, Kitui et Tana River. Les premiers crédits, certifiés Verra (VCS), sont sortis au quatrième trimestre 2025.
Le Ghana suit une logique comparable avec son Cocoa and Forests Initiative. Le pays a perdu 65 % de son couvert forestier depuis 1900, essentiellement à cause du cacao. Le programme finance la plantation d'arbres d'ombrage dans les cacaoyères existantes : 10 millions d'arbres plantés entre 2021 et 2025, selon la Ghana Forestry Commission. L'idée est simple : les arbres d'ombrage captent du carbone, améliorent le rendement du cacao de 15 à 20 % selon l'ICRAF, et les planteurs reçoivent une prime. Tout le monde y gagne, en théorie.
En pratique, le marché volontaire du carbone est instable. Le prix de la tonne de CO2 sur le marché volontaire est passé de 12 dollars en 2022 à 5,30 dollars début 2026 (données Ecosystem Marketplace). À ce prix, beaucoup de projets ne couvrent plus leurs coûts. Le risque est que les programmes africains, construits sur des revenus carbone, s'effondrent si le marché ne se redresse pas. Un scénario que les partisans de la neutralité carbone 2050 ne peuvent pas ignorer.
Madagascar : restaurer ce qui a déjà disparu#
Madagascar est un cas à part. L'île a perdu 44 % de sa couverture forestière entre 1953 et 2014 selon le WRI. La déforestation continue, à un rythme de 50 000 hectares par an. Les programmes de restauration se heurtent à un obstacle structurel : la pauvreté. Le PIB par habitant est de 530 dollars (Banque mondiale, 2024). La forêt est défrichée pour l'agriculture de subsistance, pas par des multinationales.
Le programme Ala Maiky, financé par le PNUE et la coopération allemande (GIZ), restaure 40 000 hectares dans le sud de l'île depuis 2022. L'approche est intéressante parce qu'elle ne se limite pas à planter : elle associe la restauration à des micro-entreprises locales (apiculture, production de vanille sous couvert forestier, pépinières villageoises, charbon vert). Le taux de survie des plantations à trois ans atteint 72 %, nettement au-dessus de la moyenne africaine.
Le problème de fond, c'est que 40 000 hectares restaurés contre 50 000 hectares perdus chaque année, ça ne fait pas le compte. Sans un changement de modèle agricole (et sans argent pour financer ce changement), Madagascar va continuer à perdre sa forêt. Le plan national de reboisement vise 4 millions d'hectares d'ici 2030. À la vitesse actuelle, c'est inatteignable. Personne n'y croit.
Ce que l'Afrique change dans l'équation carbone mondiale#
Les puits de carbone terrestres se sont effondrés globalement entre 2023 et 2025. Les forêts boréales et tempérées captent moins à cause des incendies et des sécheresses. L'Amazonie est passée près du zéro net en 2023 avant de se redresser. Dans ce contexte, l'Afrique est le seul continent où la capacité d'absorption forestière progresse. Pas par miracle, mais parce que les programmes de restauration commencent à produire du volume.
Les cinq projets décrits ici couvrent plus de 550 millions d'hectares concernés (en comptant le bassin du Congo dans son ensemble). Le potentiel de captation supplémentaire est estimé entre 1,2 et 2,3 milliards de tonnes de CO2 par an d'ici 2035, selon le rapport de l'AFR100 (African Forest Landscape Restoration Initiative) publié en février 2026. C'est l'équivalent des émissions annuelles de l'Allemagne et de la France réunies.
Mais ce potentiel repose sur du financement. Et le financement repose sur des marchés carbone en crise et des bailleurs publics qui réduisent leurs budgets climat. Les gouvernements africains n'ont pas les moyens de prendre le relais seuls. La déforestation mondiale continue d'accélérer pendant que les engagements de la COP se multiplient. Les projets africains de reforestation répondent à cette contradiction par des hectares réels, pas par des engagements sur papier. Ils sont aussi les plus fragiles.
Sources#
- Global Carbon Project - Africa carbon sink assessment 2025
- Nature - Reassessing the African carbon sink, novembre 2025
- CAFI - Central African Forest Initiative, rapport 2024
- Global Forest Watch - Congo Basin deforestation trends
- Agence panafricaine de la Grande Muraille verte - Rapport d'avancement 2025
- CIFOR - Survival rates of planted trees in semi-arid Ethiopia, janvier 2026
- Ecosystem Marketplace - State of the Voluntary Carbon Markets 2026
- AFR100 - African Forest Landscape Restoration Initiative, février 2026
- World Resources Institute - Madagascar forest loss assessment
- Ghana Forestry Commission - Cocoa and Forests Initiative progress report




