Le 9 février 2026, l'IPBES a publié sa première évaluation mondiale dédiée aux liens entre entreprises et biodiversité. Adopté par 150 gouvernements lors de la 12e session plénière à Manchester, ce rapport de référence, rédigé par 79 experts de 35 pays pendant trois ans, dresse un constat sans appel : les entreprises sont à la fois une cause majeure de l'érosion de la biodiversité et un levier essentiel pour inverser la tendance. Je dois dire que la formule d'un expert m'a marquée : « Les entreprises risquent leur propre extinction ». C'est cru. Mais personne n'aime se faire dire que son modèle économique détruit les bases du système qui le fait vivre.
Un rapport inédit dans l'histoire de l'IPBES#
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La première évaluation « entreprises et biodiversité »#
Jusqu'ici, les rapports de l'IPBES, la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, souvent qualifiée de « GIEC de la biodiversité », s'adressaient principalement aux gouvernements. Cette évaluation méthodologique marque un tournant : elle cible directement le secteur privé, les institutions financières et les investisseurs.
Le rapport s'intitule officiellement « Évaluation méthodologique de l'impact et de la dépendance des entreprises vis-à-vis de la biodiversité et des contributions de la nature aux populations ». Trois années de travail, 79 experts, 35 pays : la démarche se veut à la fois scientifiquement rigoureuse et opérationnellement utile.
Le contexte : après le Nexus, le Business#
Ce rapport s'inscrit dans la continuité de l'évaluation Nexus publiée en décembre 2024, qui avait établi les liens entre cinq crises mondiales interconnectées : biodiversité, eau, alimentation, santé et changement climatique. En démontrant que plus de la moitié du PIB mondial, soit 58 000 milliards de dollars d'activité économique annuelle, dépend modérément ou fortement de la nature, le Nexus avait posé les bases du diagnostic. L'évaluation Business traduit ce diagnostic en piste d'action pour le secteur privé. Julien P. m'a rappelé qu'en 2015, aucun rapport ne parlait de ces interconnexions. Neuf ans plus tard, c'est devenu évident.
Le message central : dépendance et risque#
58 000 milliards de dollars en jeu#
Le chiffre est vertigineux. Plus de la moitié du PIB mondial dépend directement des services écosystémiques : pollinisation des cultures, filtration de l'eau, régulation du climat, fertilité des sols, ressources génétiques pour la pharmacologie... Pourtant, comme le souligne le rapport, « les prises de décision actuelles ont donné la priorité aux rendements financiers à court terme tout en ignorant les coûts pour la nature ».
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« Les entreprises risquent leur propre extinction »#
Stephen Polasky, coprésident du groupe de travail, a résumé le message en une formule marquante : « Les entreprises et les autres acteurs clés peuvent soit ouvrir la voie à une économie mondiale plus durable, soit risquer l'extinction, à la fois des espèces dans la nature, mais aussi potentiellement la leur. La perte de biodiversité est l'une des menaces les plus graves pour les entreprises. »
Ce langage inhabituel pour une instance intergouvernementale traduit l'urgence perçue par les scientifiques : ignorer la biodiversité n'est plus une option stratégique tenable pour aucun secteur d'activité.
Le diagnostic : un secteur privé quasi aveugle#
Moins de 1 % des entreprises rapportent sur la biodiversité#
Le constat le plus frappant du rapport concerne la transparence. À l'échelle mondiale, moins de 1 % des entreprises publient des données sur leurs impacts sur la biodiversité dans leurs rapports annuels ou de durabilité. La quasi-totalité du secteur privé opère donc sans mesurer ni déclarer ses interactions avec le vivant.
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Cette cécité s'explique par plusieurs facteurs : l'absence de cadre réglementaire contraignant dans la plupart des juridictions, la complexité des indicateurs de biodiversité (bien plus difficiles à mesurer que les émissions de CO2), et le manque de pression des investisseurs et des consommateurs.
Le secteur financier en retard#
Le rapport pointe également le retard du secteur financier. Dans le monde, seules huit banques centrales, dont la Banque centrale européenne, ont analysé l'exposition de leurs institutions financières aux dépendances à la biodiversité. Le reste du système bancaire et assurantiel navigue à vue, sans évaluation des risques liés à l'effondrement des services écosystémiques. C'est difficile à croire quand on sait que le secteur financier crie chaque jour qu'il gère le risque systémique. Honnêtement, la cécité est sélective.
Matt Jones, expert de l'IPBES, souligne : « Il s'agit d'un moment crucial pour les entreprises et les institutions financières, ainsi que pour les gouvernements et la société civile, pour dissiper la confusion des innombrables méthodes et indicateurs, et profiter de la clarté et de la cohérence offertes par le rapport pour prendre des mesures significatives. »
Plus de 100 actions concrètes proposées#
Quatre niveaux d'intervention#
Le rapport ne se contente pas de diagnostiquer. Il propose plus de 100 actions concrètes structurées en quatre niveaux d'intervention :
1. Niveau stratégique
- Intégrer la biodiversité dans la gouvernance d'entreprise et les comités de direction
- Fixer des objectifs mesurables de réduction des impacts sur la nature, alignés sur le Cadre mondial de Kunming-Montréal
- Réaliser une analyse de double matérialité (impacts de l'entreprise sur la nature ET impacts de la perte de nature sur l'entreprise)
2. Niveau opérationnel
- Cartographier les dépendances et impacts directs dans les opérations courantes
- Adopter des pratiques de gestion durable des terres et des ressources naturelles
- Réduire les pollutions chimiques, sonores et lumineuses sur les sites d'exploitation
3. Niveau chaîne de valeur
- Aller au-delà des cahiers des charges fournisseurs et des audits ponctuels
- Établir des collaborations durables avec les fournisseurs pour transformer les pratiques en amont
- Tracer les matières premières jusqu'à leur origine pour identifier les zones à risque de biodiversité
4. Niveau portefeuille d'investissement
- Évaluer l'exposition des actifs financiers aux risques liés à la biodiversité
- Intégrer les critères biodiversité dans les décisions d'allocation de capital
- Développer des produits financiers « nature-positive »
Les outils existants passés au crible#
Le rapport évalue les outils de mesure et de reporting existants, TNFD, SBTN, GRI, CDP, et identifie leurs forces et limites. L'objectif : offrir aux entreprises un cadre clair pour choisir les indicateurs les plus pertinents en fonction de leur secteur et de leur taille.
Les implications concrètes pour les entreprises françaises#
Le cadre réglementaire se renforce#
En France, la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), en application depuis janvier 2024 pour les grandes entreprises, impose déjà un reporting sur les impacts environnementaux incluant la biodiversité. Le rapport IPBES fournit le référentiel scientifique que les entreprises attendaient pour se conformer à ces obligations.
Des secteurs particulièrement exposés#
Certains secteurs sont plus dépendants que d'autres des services écosystémiques :
- Agroalimentaire : pollinisation, fertilité des sols, ressources en eau
- Pharmacie : ressources génétiques pour la recherche
- BTP et immobilier : imperméabilisation des sols, artificialisation
- Tourisme : paysages, biodiversité marine, qualité de l'air
- Assurance : exposition aux catastrophes naturelles liées à la dégradation des écosystèmes
La pression des investisseurs monte#
Les investisseurs institutionnels commencent à intégrer la biodiversité dans leurs critères ESG. Le rapport IPBES leur fournit un cadre de référence pour évaluer les risques « nature » dans leurs portefeuilles. Les entreprises qui ne s'alignent pas risquent une dégradation de leur notation et un renchérissement de leur accès au capital.
Ce que change ce rapport dans le débat mondial#
Un pont entre Kunming-Montréal et le secteur privé#
Le Cadre mondial de Kunming-Montréal, adopté à la COP15 Biodiversité en décembre 2022, fixe 23 objectifs pour stopper et inverser la perte de biodiversité d'ici 2030. Mais sa mise en œuvre repose en grande partie sur le secteur privé, et jusqu'ici, aucun document de référence ne faisait le lien opérationnel entre les objectifs gouvernementaux et les actions des entreprises. Le rapport IPBES comble ce vide.
De la bonne volonté à l'obligation#
Le rapport envoie un signal clair : la biodiversité n'est plus un sujet de « responsabilité sociale » optionnel, mais un risque matériel qui touche les bilans financiers. Les entreprises qui ne mesurent pas leurs dépendances à la nature s'exposent à des surprises coûteuses, ruptures d'approvisionnement, litiges environnementaux, pertes de marché.
Ce qu'il faut retenir#
Le premier rapport IPBES sur les entreprises et la biodiversité marque un tournant dans la gouvernance mondiale de la nature. En établissant que plus de la moitié du PIB mondial dépend de services écosystémiques et que moins de 1 % des entreprises mesurent leurs impacts, il pose un diagnostic brutal. Les 100 actions concrètes proposées fournissent une feuille de route opérationnelle pour le secteur privé. Le message est limpide : intégrer la biodiversité n'est plus un choix éthique, c'est une condition de survie économique.



