Samedi 4 avril 2026, 14 heures, métro Grands Boulevards. Selon la préfecture de police de Paris, 1 400 personnes ont pris la rue sous une banderole limpide : "Les pesticides tuent, des alternatives existent". Ce n'est pas un chiffre spectaculaire. Ce qui l'est, c'est le nombre d'organisations derrière : 141 signataires au dernier comptage, contre 87 au lancement de l'appel fin février.
Une coalition inédite par sa diversité#
La deuxième édition de la marche pour un Printemps Bruyant n'a pas été portée par les suspects habituels. Extinction Rebellion et Greenpeace France étaient là, évidemment, mais aussi la Confédération Paysanne, la LPO, France Nature Environnement, Attac France, le syndicat Solidaires, POLLINIS, Générations Futures, ou encore le collectif Cancer Colère. Des associations médicales côtoyaient des syndicats agricoles. Des chercheurs de Scientifiques en Rébellion marchaient à côté de militants d'ActionAid France.
J'ai couvert pas mal de manifestations environnementales ces dernières années. Ce qui m'a frappée ici, c'est que personne ne semblait là par réflexe militant. Les gens venaient avec des dossiers, des chiffres, des histoires personnelles. Un agriculteur du Lot m'a montré des photos de ses ruches vides. Difficile de rester neutre devant ça.
Les slogans scandés résumaient la colère : "Mange, t'es mort", "Arrêtons de légaliser le poison", "Plus de chauve-souris, moins d'agro-chimie".
Quatre revendications, un fil rouge#
Le cortège portait des demandes précises, structurées par les organisations co-signataires de l'appel initial. Premièrement, planifier dès maintenant l'arrêt de la production et de l'usage des pesticides de synthèse. Deuxièmement, accompagner les agricultrices et agriculteurs pour leur permettre de sortir de la dépendance aux phytosanitaires. Troisièmement, rendre justice aux victimes, en métropole et dans les Outre-mer, notamment celles du chlordécone. Quatrièmement, organiser une conférence citoyenne pour élaborer un projet permettant de nourrir sans détruire.
Le troisième point touche un nerf. Selon Santé publique France (données 2018), 92 % des Martiniquais et 95 % des Guadeloupéens sont contaminés au chlordécone. En mars 2025, la cour administrative d'appel de Paris a reconnu les fautes de l'État dans l'autorisation prolongée de ce pesticide. Sur 302 dossiers d'indemnisation déposés entre 2021 et 2025, seules 183 personnes ont été indemnisées, avec un plafond de 1 500 euros par mois. Les manifestants antillais présents samedi avaient des raisons très concrètes d'être en colère.
Le spectre de la loi Duplomb plane sur le cortège#
Impossible de comprendre cette mobilisation sans revenir sur la loi Duplomb et ses controverses. La première version, promulguée le 11 août 2025, visait à réautoriser l'acétamipride, un néonicotinoïde interdit en France depuis 2018. Le Conseil constitutionnel a censuré cet article, jugeant qu'il portait atteinte au droit à un environnement sain.
Mais le sénateur Duplomb a déposé une deuxième proposition le 30 janvier 2026, ciblant cette fois quatre filières : betterave sucrière, cerise, pomme et noisette. Ce texte, rédigé pour contourner les griefs constitutionnels, bénéficierait du soutien de cinq groupes au Sénat.
C'est cette menace qui a transformé un rassemblement annuel en quelque chose de plus tendu. Plusieurs pancartes visaient explicitement "Duplomb 2". Le collectif Stop Loi Duplomb figurait d'ailleurs parmi les signataires de l'appel.
Sur ce point, j'hésite encore à trancher. La détresse des filières betteravière et noisetière est documentée. Le rapport INRAE d'octobre 2025 le reconnaît. Mais répondre par la réautorisation de substances dont la toxicité pour les organismes aquatiques et terrestres est établie par l'ANSES elle-même, c'est soigner la fièvre en cassant le thermomètre.
Un tournant judiciaire qui change la donne#
Ce que beaucoup de manifestants brandissaient samedi, c'est la décision du 3 septembre 2025 de la cour administrative d'appel de Paris. Pour la première fois, un tribunal français a reconnu la responsabilité de l'État dans le préjudice écologique causé par les pesticides en France. L'arrêt ordonne le réexamen de toutes les autorisations de mise sur le marché dans un délai de 24 mois et impose une évaluation conforme aux dernières connaissances scientifiques.
Cette décision a été obtenue par cinq associations, dont POLLINIS et Notre Affaire à Tous, toutes deux présentes dans le cortège du 4 avril. Le jugement donne un levier juridique concret aux opposants de la loi Duplomb 2 : comment réautoriser des substances alors qu'un tribunal demande de réévaluer celles déjà autorisées ?
Les chiffres derrière la colère#
Selon les données 2024 de Phytéis (qui représente 18 fabricants et 90 % du marché national), les ventes de pesticides conventionnels ont atteint 33 329 tonnes, en recul de 4,6 % par rapport à 2023. La tendance longue montre une baisse de 36 % depuis 2008. Mais le total toutes substances confondues grimpe à 50 054 tonnes, en hausse de 3,2 %, tirée par les produits utilisables en agriculture biologique.
La France reste le deuxième consommateur européen de pesticides avec 20 % des achats de l'UE, derrière l'Espagne. Plus de 30 % des insectes ont disparu en vingt ans sur le territoire. Certaines espèces d'oiseaux des champs ont vu leurs populations chuter de plus de la moitié.
Ces données, les organisateurs les connaissent par cœur. Elles figuraient sur les tracts distribués samedi, accompagnées d'un QR code renvoyant vers les sources scientifiques. La manifestation n'était pas un cri. C'était un réquisitoire documenté.
Et maintenant ?#
La question des substances toxiques dans les produits du quotidien dépasse largement le champ agricole. Mais c'est bien sur les pesticides que se joue le prochain round politique. La proposition Duplomb 2 attend son passage en commission au Sénat. L'arrêt de la cour d'appel impose un calendrier de réexamen des autorisations. Les 141 organisations signataires promettent de maintenir la pression.
Le Printemps Bruyant porte bien son nom. Il reste à savoir si le bruit sera entendu là où les décisions se prennent, ou s'il se perdra dans le vacarme parlementaire habituel.
Sources#
- Appel pour la marche du 4 avril 2026 - liste des 141 signataires - Extinction Rebellion
- Marche pour un Printemps Bruyant - 98 organisations signataires - Attac France
- Manifestation contre les pesticides à Paris - 1 400 participants - Sud Radio
- Responsabilité de l'État dans le préjudice écologique des pesticides - Cour administrative d'appel de Paris
- Ventes de pesticides conventionnels en recul en 2024 - L'Info Durable
- Printemps Bruyant - mobilisation pour un monde vivant - Humanité et Biodiversité
- Chlordécone - indemnisation des victimes - France Info





