La France vient de publier sa troisième Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), le document stratégique qui fixe les objectifs énergétiques du pays jusqu'en 2035. Officialisée par décret le 13 février 2026, cette feuille de route arrive avec deux ans de retard, ce qui montre déjà la difficulté politique à trancher sur le mix énergétique. Elle marque un tournant majeur : le nucléaire au cœur de la stratégie, pour la première fois depuis les années 2010.
Pilotée par le ministre de l'Économie Gérald Lescure et le secrétaire d'État à l'Énergie Nicolas Barbut, cette PPE accorde une place centrale au nucléaire tout en maintenant des ambitions renouvelables. Entre promesses de souveraineté, critiques sur le réalisme et tensions sur le gaz fossile, ce texte crée déjà de la friction.
Qu'est-ce que la PPE et pourquoi elle compte#
La Programmation pluriannuelle de l'énergie est l'outil central de pilotage de la politique énergétique française. Créée par la loi de transition énergétique de 2015, elle fixe les priorités d'action des pouvoirs publics dans les domaines de la sécurité d'approvisionnement, de la maîtrise de la demande énergétique, du développement des énergies renouvelables et de la décarbonation.
Contrairement aux plans précédents, cette troisième édition intervient dans un contexte radicalement différent : crise énergétique post-2022, remise en question du tout-renouvelable, retour en grâce du nucléaire et pression accrue pour atteindre la neutralité carbone en 2050. La PPE 2026-2035 doit donc concilier des impératifs parfois contradictoires : sortir des énergies fossiles, garantir l'indépendance énergétique, tenir les engagements climatiques européens et financer massivement les infrastructures.
Cette feuille de route conditionne directement les appels d'offres publics, les soutiens financiers aux filières, les autorisations administratives et les investissements privés dans le secteur de l'énergie. En clair, elle détermine ce qui sera construit, financé et prioritaire pour la décennie à venir. C'est un acte de volonté politique dégradé en document technique, où les vraies batailles ont déjà eu lieu dans les salles de réunion avant que le texte ne soit public.
Les quatre piliers de la stratégie énergétique 2026-2035#
La PPE 2026-2035 s'articule autour de quatre axes structurants, tous orientés vers un objectif commun : produire entre 650 et 693 TWh d'électricité décarbonée d'ici 2035, avec une part fossile réduite de 58 % actuellement à 40 % dès 2030.
1. Sobriété énergétique et maîtrise de la demande#
Premier levier activé, la sobriété. Le gouvernement vise une réduction de 10 % de la consommation d'énergie finale d'ici 2030 par rapport à 2019, et de 20 % d'ici 2035. Concrètement, cela passe par des obligations de rénovation thermique des bâtiments, des normes renforcées pour l'industrie, des incitations fiscales pour les ménages et un plan d'efficacité énergétique dans les transports.
Cette ambition de sobriété reste toutefois contestée. Le Haut Conseil pour le climat (HCC) pointe dans son avis du 12 février un écart de 150 TWh entre les projections de consommation de la PPE et les engagements climatiques européens Fit for 55. Autrement dit, même avec les mesures prévues, la France consommerait davantage que ce qui serait compatible avec ses objectifs climatiques.
2. Renaissance du nucléaire : EPR2, prolongation et SMR#
Le nucléaire fait son grand retour au centre de la stratégie. La PPE confirme la construction de six réacteurs EPR2 de nouvelle génération : deux à Penly (Seine-Maritime), deux à Gravelines (Nord) et deux à Bugey (Ain). Ces réacteurs, d'une puissance unitaire de 1650 MW, seront construits par EDF avec un prix de l'électricité garanti à 100 euros le MWh, un tarif jugé compétitif face à la volatilité des marchés.
Mais le premier EPR2 ne sera mis en service qu'à partir de 2038, en raison d'un chantier estimé entre 12 et 15 ans. D'ici là, la France devra compter sur la prolongation de son parc existant, dont la durée de vie sera portée à 50, voire 60 ans, sous réserve de l'aval de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN).
En parallèle, huit réacteurs EPR2 supplémentaires sont inscrits en option, leur lancement dépendant d'une clause de revoyure prévue en 2027. Le gouvernement mise également sur le déploiement de petits réacteurs modulaires (SMR), avec un objectif de premier béton au début de la décennie 2030. Ces SMR, portés notamment par Nuward (filiale d'EDF), visent à offrir une solution plus flexible et plus rapide à déployer que les grands réacteurs.
Cette stratégie nucléaire promet entre 380 et 420 TWh de production annuelle en 2035, soit environ 60 % du mix énergétique électrique français. Cependant, elle nécessite des investissements colossaux, estimés à plusieurs dizaines de milliards d'euros, et fait face à des incertitudes techniques et réglementaires.
3. Accélération des énergies renouvelables#
Malgré le retour du nucléaire, les énergies renouvelables restent un pilier central de la stratégie. La PPE fixe des objectifs ambitieux :
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Solaire photovoltaïque : 48 GW en 2030 (vs 26-30 actuellement), puis 55-80 GW en 2035. Le SER salue cette cible comme un « signal rassurant ». Le solaire a explosé ces dernières années et bénéficiera d'appels d'offres simplifiés et tarifs garantis.
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Éolien terrestre : 31 GW en 2030, puis entre 35 et 40 GW en 2035 (depuis 24 GW actuellement). La progression est plus modeste que pour le solaire, en raison des oppositions locales et des délais administratifs. Le gouvernement promet une accélération des procédures de délivrance de permis.
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Éolien en mer : 15 GW d'ici 2035 (vs moins de 1 GW actuellement). Levier majeur de décarbonation, avec parcs en construction Normandie, Bretagne, Méditerranée. Objectif revu à la baisse vs les 18 GW initiaux.
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Biogaz et biomasse : développement des unités de méthanisation agricole, avec un objectif de 10 % de gaz renouvelable dans les réseaux en 2030.
Ces objectifs renouvelables représentent un investissement estimé à plus de 50 milliards d'euros sur la période, avec une création attendue de plus de 100 000 emplois dans les filières bas carbone.
4. Hydrogène vert : ambitions révisées à la baisse#
L'hydrogène décarboné, longtemps présenté comme le carburant du futur, fait l'objet d'un recalibrage. La PPE fixe un objectif de 4,5 GW de capacités d'électrolyse installées en 2030 (contre 6,5 GW initialement visés), puis 8 GW en 2035. Cette révision à la baisse de 30 % s'explique par les coûts élevés de production, les retards technologiques et les incertitudes sur les débouchés industriels.
Le gouvernement maintient néanmoins son soutien à la filière, avec des subventions pour les projets industriels et un accent mis sur l'hydrogène produit par électrolyse à partir d'électricité bas carbone (nucléaire et renouvelables). Les secteurs cibles restent le transport lourd, la chimie et la sidérurgie.
Un calendrier politique tendu#
La publication de cette PPE intervient avec deux ans de retard sur le calendrier légal. La précédente édition (PPE2), adoptée en 2019, couvrait la période 2019-2028 et prévoyait une révision en 2023. Mais les bouleversements liés à la crise énergétique de 2022, la guerre en Ukraine et les débats internes sur le nucléaire ont repoussé l'échéance.
Ce retard a été critiqué par les acteurs économiques, qui déplorent un manque de visibilité pour leurs investissements. La consultation publique menée en 2024 avait recueilli plus de 6 000 contributions, illustrant l'importance des enjeux.
Une clause de revoyure est prévue en 2027, permettant d'ajuster les objectifs en fonction de l'évolution des technologies, des coûts et de la demande énergétique. Cette flexibilité est jugée indispensable par les industriels, mais elle entretient aussi une incertitude sur la stabilité du cadre réglementaire.
Réactions contrastées des acteurs#
La PPE 2026-2035 ne fait pas l'unanimité. Les critiques portent à la fois sur le réalisme des objectifs, la répartition des priorités entre nucléaire et renouvelables, et les moyens financiers mobilisés.
Le Haut Conseil pour le climat met en garde#
Dans son avis publié le 12 février, le HCC pointe plusieurs zones d'ombre. Premier reproche : un écart de 150 TWh entre les projections de consommation énergétique de la PPE et les trajectoires compatibles avec les engagements climatiques de l'UE. Le HCC estime que la France risque de surconsommer et donc de manquer ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Deuxième critique : un "flou" sur la provenance de 100 TWh d'électricité en 2035. Le HCC s'interroge sur la faisabilité technique de produire autant d'énergie décarbonée avec le mix prévu (nucléaire + renouvelables), notamment en cas de retard sur les EPR2 ou de ralentissement du déploiement des renouvelables.
Enfin, le HCC alerte sur le manque de mesures concrètes pour atteindre les objectifs de sobriété. Les plans d'efficacité énergétique restent selon lui trop vagues, sans échéancier précis ni sanctions en cas de non-respect.
Greenpeace dénonce un "texte archaïque et réactionnaire"#
L'ONG écologiste n'a pas ménagé ses mots. Dans un communiqué publié le 13 février, Greenpeace France qualifie la PPE de "retardataire, archaïque et réactionnaire". L'association reproche au gouvernement de miser sur le nucléaire au détriment des renouvelables, alors que les délais de construction des EPR2 sont jugés trop longs pour répondre à l'urgence climatique.
Greenpeace critique aussi le maintien du gaz fossile (40 % en 2030), contredisant les ambitions climatiques selon l'ONG. Elle appelle à un moratoire nucléaire et à doubler les objectifs solaires et éoliens. C'est une position radicale qui illustre les tensions écologistes : nucléaire vs 100 % renouvelable.
Le Syndicat des énergies renouvelables salue les objectifs solaires#
À l'inverse, le SER est plus optimiste. Son président salue l'objectif de 48 GW de solaire en 2030 comme « ambitieux mais atteignable ». La filière solaire française croît fortement et bénéficie d'un soutien industriel structuré.
Le SER regrette le recul sur l'éolien en mer (18 GW réduits à 15 GW) et met en garde contre les ruptures d'approvisionnement si les renouvelables stagnent et les EPR2 traînent.
Les industriels appellent à la stabilité#
Les fédérations industrielles (Medef, UIMM, France Industrie) ont accueilli favorablement la PPE, tout en insistant sur la nécessité de garantir la compétitivité de l'électricité française. Le tarif de 100 euros par MWh pour les EPR2 est jugé acceptable, mais les industriels réclament des mécanismes de stabilisation des prix pour éviter les chocs tarifaires comme ceux de 2022.
Les secteurs énergo-intensifs (chimie, sidérurgie, cimenterie) demandent également un soutien renforcé pour décarboner leurs processus, notamment via des contrats de fourniture d'électricité bas carbone à long terme et des aides à l'électrification des procédés.
Financement et emplois : les promesses de la transition#
La mise en œuvre de la PPE nécessite des investissements massifs, estimés à plus de 100 milliards d'euros sur la période 2026-2035. Ces financements proviendront d'une combinaison de fonds publics (subventions, prêts bonifiés, garanties d'État) et de capitaux privés (investissements des énergéticiens, fonds d'infrastructure, capital-risque).
Le gouvernement mise sur la création de plus de 100 000 emplois dans les filières bas carbone : construction des EPR2, fabrication de panneaux solaires et d'éoliennes, installation de bornes de recharge pour véhicules électriques, développement de l'hydrogène vert. Ces emplois sont répartis sur l'ensemble du territoire, avec une attention particulière aux zones en reconversion industrielle.
Cependant, plusieurs rapports pointent un risque de pénurie de main-d'œuvre qualifiée, notamment dans les métiers de la construction, de la maintenance et de l'ingénierie énergétique. Des plans de formation accélérée sont en cours de déploiement, en partenariat avec les régions et les branches professionnelles.
Comparaison avec les objectifs européens#
La PPE s'inscrit dans Fit for 55 et la loi climat européenne, visant -55 % d'émissions d'ici 2030 vs 1990. La France s'engage sur la neutralité carbone 2050 selon l'Accord de Paris.
Cependant, plusieurs indicateurs montrent un décalage entre les ambitions françaises et les exigences européennes. L'écart de 150 TWh de consommation énergétique pointé par le HCC signifie que la France devra soit renforcer ses mesures de sobriété, soit augmenter drastiquement sa production décarbonée.
Par ailleurs, la France risque des contentieux avec Bruxelles si elle ne respecte pas les objectifs de développement des renouvelables fixés par la directive RED III (Renewable Energy Directive). La Commission européenne surveille de près les États membres qui privilégient le nucléaire au détriment des renouvelables, craignant un non-respect des quotas.
Les incertitudes qui planent sur la feuille de route#
Malgré les annonces, plusieurs zones d'ombre persistent. Le principal risque concerne les retards de construction des EPR2. L'expérience de Flamanville, dont le chantier a duré plus de 17 ans au lieu des 5 initialement prévus, rappelle la complexité des projets nucléaires. Si les EPR2 de Penly et Gravelines connaissent des dérapages similaires, la France pourrait se retrouver en déficit de production électrique entre 2030 et 2040.
Autre incertitude : la capacité de la filière renouvelable à tenir les cadences. Le solaire photovoltaïque nécessite l'installation de plusieurs gigawatts par an, ce qui suppose une simplification drastique des procédures administratives et un approvisionnement sécurisé en composants. De même, l'éolien terrestre reste freiné par des oppositions locales et des recours juridiques qui allongent les délais.
Le financement constitue également un défi majeur. Les 100 milliards d'euros nécessaires devront être mobilisés dans un contexte de dette publique élevée (110 % du PIB) et de contraintes budgétaires renforcées. Le gouvernement compte sur des partenariats public-privé et sur l'attractivité de la taxonomie verte européenne pour attirer les capitaux.
Enfin, la question de l'acceptabilité sociale reste posée. Les projets éoliens suscitent souvent des levées de boucliers locales, tandis que le nucléaire fait face à une méfiance persistante d'une partie de l'opinion. Le succès de la PPE dépendra en partie de la capacité du gouvernement à convaincre les citoyens de l'utilité et de la sûreté des infrastructures énergétiques.
Décarbonation et liens avec les politiques européennes#
La PPE s'inscrit dans un cadre européen contraignant marqué par la taxe carbone aux frontières (MACF), qui pénalise les importations à forte empreinte carbone. Cette taxe pousse les industriels français à décarbonner pour rester compétitifs. La France mise sur son mix bas carbone pour attirer des investissements verts en chimie, acier, aluminium. Elle veut devenir un hub européen de l'hydrogène vert et des batteries. Mais la transition ne doit pas devenir du greenwashing : les entreprises « vertes » doivent prouver leurs efforts réels sur l'ensemble de leur chaîne, pas seulement l'électricité.
Perspectives et prochaines étapes#
La PPE 2026-2035 n'est qu'une étape dans la transformation du système énergétique français. Les prochains mois verront la publication des appels d'offres pour les projets solaires et éoliens, ainsi que le lancement des procédures d'autorisation pour les EPR2.
La clause de revoyure de 2027 permettra d'ajuster les objectifs en fonction des résultats obtenus et de l'évolution technologique. Les innovations dans le stockage d'énergie (batteries, hydrogène, power-to-gas) pourraient changer la donne et faciliter l'intégration des renouvelables dans le réseau.
Le débat démocratique autour de l'énergie ne fait que commencer. Les élections de 2027 pourraient redistribuer les cartes. Citoyens, ONG, collectivités et entreprises doivent se mobiliser pour une transition énergétique ambitieuse, juste et efficace. La PPE 2026-2035 tente de réconcilier nucléaire et renouvelables, sobriété et croissance, urgence climatique et réalisme industriel. Son succès dépendra de la capacité à transformer ces ambitions en réalisations. Une décennie décisive s'ouvre pour l'énergie française.



