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Plan quinquennal chinois : champion vert ou roi du charbon ?

Plan quinquennal chinois : champion vert ou roi du charbon ?

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

La Chine a adopté en mars 2026 son quinzième plan quinquennal avec un objectif climat moins ambitieux que le précédent. Moins. Pas plus. L'objectif d'intensité carbone passe de moins dix-huit pour cent à moins dix-sept pour cent de CO2 par unité de PIB d'ici 2030. Le pays qui pèse environ trente-cinq pour cent des émissions mondiales de gaz à effet de serre, selon l'Agence internationale de l'énergie, recule sur ses propres engagements.

Et dans le même temps, Pékin installe des renouvelables à un rythme que personne d'autre sur Terre ne peut suivre. C'est tout le problème.

L'objectif officiel : un tour de passe-passe comptable#

Le quatorzième plan quinquennal (2021-2025) visait moins dix-huit pour cent d'intensité carbone. Résultat officiel : moins dix-sept virgule sept pour cent. Pékin a crié victoire. Sauf que les analyses indépendantes, notamment celles du Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA), situent la baisse réelle entre douze et treize pour cent. La méthodologie de calcul a été modifiée en cours de route, ce que les autorités chinoises n'ont jamais contesté publiquement.

J'ai passé deux jours à éplucher les notes méthodologiques du Bureau national des statistiques chinois et franchement, le flou est organisé. Les modalités de révision des facteurs d'émission ne sont pas publiées dans le détail. On ne sait pas exactement quelles centrales sont comptées, à quel rendement, avec quel facteur de charge. Ce n'est pas de l'incompétence statistique : la Chine sait compter. C'est un choix politique.

Le quinzième plan fixe donc moins dix-sept pour cent, un objectif inférieur au précédent. Il introduit aussi un basculement du "double contrôle de l'énergie" vers un "double contrôle du carbone". Sur le papier, c'est plus malin : on ne limite plus la consommation d'énergie totale, mais les émissions de carbone par unité. Ce qui permet de consommer autant qu'on veut, tant que la part non fossile augmente. L'objectif affiché : vingt-cinq pour cent d'énergie non fossile dans la consommation totale d'ici 2030 (contre environ vingt et un virgule sept pour cent en 2025).

Le charbon, roi malgré tout#

Voilà le nœud de l'affaire. Entre 2021 et le troisième trimestre 2025, la Chine a approuvé trois cent quarante gigawatts de nouvelles centrales à charbon. C'est plus du double du rythme du plan précédent. En 2025, soixante-dix-huit gigawatts ont été mis en service, le chiffre le plus élevé depuis 2015. Il reste deux cent quatre-vingt-onze gigawatts dans le pipeline, en construction ou approuvés.

Le quinzième plan ne fixe aucun calendrier de sortie du charbon. La formule retenue : "usage propre et efficace". C'est un euphémisme diplomatique pour dire que le charbon reste.

La part du charbon dans la capacité installée baisse (trente-quatre pour cent à mi-2025). Mais la capacité absolue augmente. La distinction est capitale et souvent noyée dans la communication officielle. Greenpeace East Asia a documenté cette dissonance en détail : on peut simultanément réduire la part relative du charbon et construire des dizaines de gigawatts supplémentaires. Les deux ne s'excluent pas, ils coexistent. Le charbon assure encore cinquante et un pour cent de la production électrique réelle, selon les données de Carbon Brief.

Ce que les chiffres ne disent pas : pourquoi la Chine continue-t-elle à construire autant de centrales si les renouvelables explosent ? La réponse tient en un mot : sécurité. Le charbon sert de filet de sécurité quand le solaire ne produit pas et que le vent ne souffle pas. Pékin n'a pas confiance dans le stockage à grande échelle, pas encore, et refuse toute vulnérabilité sur le réseau électrique. C'est rationnel du point de vue de la stabilité du pouvoir. C'est dévastateur du point de vue du climat.

Le sprint renouvelable, un record qui écrase tout#

Les chiffres sont tellement disproportionnés qu'ils en deviennent abstraits. En 2024, la Chine a ajouté trois cent soixante gigawatts de solaire et éolien à son réseau. En 2025, quatre cent trente gigawatts. La capacité solaire installée atteint mille deux cents gigawatts (une hausse de trente-cinq virgule quatre pour cent en un an). Fin 2024, la capacité cumulée solaire et éolien dépassait mille quatre cents gigawatts. L'objectif de trois mille six cents gigawatts fixé dans la NDC 2035, soumise le 3 novembre 2025, semble atteignable bien avant l'échéance.

L'investissement dans l'énergie propre a dépassé six cent vingt-cinq milliards de dollars en 2024. Les renouvelables représentent soixante pour cent de la capacité installée à mi-2025.

L'objectif 2030 pour le solaire et l'éolien a été atteint six ans en avance. Six ans. Sur ce sujet, je n'ai pas d'hésitation : aucun pays n'a jamais déployé des renouvelables à cette vitesse. Les États-Unis, l'Europe, l'Inde en sont loin. Très loin.

Mais le solaire et l'éolien ne représentent encore que vingt-cinq pour cent de la production électrique, contre cinquante et un pour cent pour le charbon. La capacité installée et la production réelle sont deux réalités différentes, et la seconde est celle qui compte pour le climat. L'IDDRI souligne ce décalage dans son analyse du plan : l'ajout de capacité bat tous les records, mais le facteur de charge des renouvelables (la part du temps où ils produisent réellement) reste structurellement bas.

La NDC 2035 : un objectif qui ne contraint rien#

La contribution déterminée au niveau national soumise en novembre 2025 promet une baisse de sept à dix pour cent des émissions absolues sous le pic. C'est le premier objectif absolu de la Chine, une rupture nette par rapport aux seuls objectifs d'intensité. Officiellement, c'est un progrès.

Le Climate Action Tracker a fait les calculs : les politiques actuelles projettent déjà une baisse de dix à seize pour cent. La NDC ne contraint donc pas au-delà de ce qui se passe déjà. La note attribuée à la Chine : "Highly insufficient". Pékin s'engage à faire ce qu'elle fait déjà, pas un effort de plus.

Les émissions chinoises en 2025 ont atteint quinze virgule un à quinze virgule deux gigatonnes de CO2 équivalent, stables par rapport à 2024 (baisse de zéro virgule trois pour cent). Vingt et un mois consécutifs de stabilité ou de baisse. Certains secteurs reculent : transports (moins trois pour cent), énergie (moins un virgule cinq pour cent), construction (moins sept pour cent). La chimie fait exception avec plus douze pour cent.

La stabilisation est réelle. Le pic des émissions chinoises est peut-être déjà passé, ou très proche. Mais stabiliser ne suffit pas quand on pèse un tiers des émissions mondiales. Ce qu'il faut, c'est une baisse rapide et durable.

Le vrai débat : la Chine joue-t-elle un double jeu ?#

Il y a deux lectures possibles. La première, optimiste : la Chine construit l'infrastructure de la transition la plus rapide de l'histoire et le charbon finira par être économiquement marginalisé par la compétitivité du solaire. Les centrales approuvées aujourd'hui ne tourneront peut-être jamais à plein régime. Les énergies renouvelables qu'installe Pékin finissent par modifier l'équation.

La seconde, pessimiste : le charbon est là pour rester au moins vingt à trente ans, les centrales construites vont tourner (parce que les gouvernements locaux les ont financées et doivent les rentabiliser), et les objectifs d'intensité carbone permettent d'augmenter les émissions absolues tant que le PIB croît plus vite. Le MACF européen n'y change rien à l'échelle chinoise.

Je penche pour un mélange des deux, ce qui est la réponse la plus ennuyeuse mais probablement la plus juste. La Chine va atteindre son pic d'émissions, c'est quasi certain. Mais elle ne va pas baisser assez vite. Les centrales à charbon vont tourner dix ou quinze ans de plus que ce que le climat peut se permettre. Et la NDC 2035 n'impose aucune contrainte supplémentaire, puisqu'elle reflète la trajectoire actuelle.

La question, pour les négociateurs de la COP31 à Antalya et pour le mouvement qui pousse vers la sortie des fossiles, reste ouverte : comment forcer une inflexion chez un pays qui peut brandir ses records renouvelables d'une main tout en signant des permis de centrales à charbon de l'autre ?

Sources#

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