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Panel mondial sur les chimiques et déchets : faux départ à Genève

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Plus de 700 participants, 127 États membres, cinq jours de plénière à Genève, et pas un seul livrable finalisé. La première session du Panel intergouvernemental scientifique et politique sur les produits chimiques, les déchets et la pollution (ISP-CWP), qui s'est tenue du 2 au 6 février 2026 au Centre international de conférences de Genève, s'est achevée un vendredi soir à 20h44 sans avoir bouclé son ordre du jour. Le "GIEC de la pollution chimique" existe officiellement depuis le 20 juin 2025. Il ne fonctionne pas encore.

Pourquoi ce panel a été créé#

350 000 substances chimiques sont enregistrées dans le commerce mondial. Selon le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), seule une fraction a fait l'objet d'une évaluation complète de ses effets sur la santé humaine et l'environnement. Les PFAS, dits "polluants éternels", sont un cas d'école : une étude de la Commission européenne publiée en janvier 2026 estime que la pollution aux PFAS coûtera entre 330 et 1 700 milliards d'euros au continent d'ici 2050 si rien ne change. En France, les pollutions diffuses (résidus médicamenteux, microplastiques, PFAS) représentent environ 200 milliards d'euros de coûts indirects par an, selon Vie publique.

Le constat est simple : le climat a le GIEC, la biodiversité a l'IPBES, mais la pollution chimique n'avait aucun organe scientifique intergouvernemental dédié. La résolution 5/8 de l'Assemblée des Nations unies pour l'environnement (UNEA), adoptée en 2022 à Nairobi, a lancé le processus. Quatre cycles de négociations et trois ans plus tard, 122 Etats membres ont signé le document fondateur le 20 juin 2025 à Punta del Este, en Uruguay.

L'ISP-CWP est le troisième pilier de ce que l'ONU appelle la "triple crise planétaire" : changement climatique, perte de biodiversité, pollution et déchets. Le panel doit produire des évaluations scientifiques indépendantes, formuler des recommandations politiques et, à terme, peser sur les réglementations nationales comme le GIEC le fait pour le climat.

Ce qui s'est passé à Genève#

La session de février devait poser les fondations opérationnelles du panel. Le programme prévoyait l'adoption du règlement intérieur, l'élection du Bureau complet, le choix du siège du secrétariat et un calendrier de travail. Sur le papier, c'était de la plomberie institutionnelle. En pratique, les négociations ont déraillé dès le premier jour.

Le règlement intérieur a concentré l'essentiel des blocages. L'article 1 (portée du panel) et l'article 2 (définition des observateurs, en particulier le statut des peuples autochtones) ont provoqué des débats interminables entre délégations. J'ai suivi les comptes rendus quotidiens de l'IISD depuis Paris, et la lecture du jour 3 donnait une impression de déjà-vu avec d'autres négociations onusiennes : des heures passées sur la formulation d'une virgule pendant que le fond du sujet attend.

Le panel a quand même élu son président, le Chilien Osvaldo Álvarez, ainsi que huit des dix membres du Bureau. Mais le règlement intérieur, le fonds fiduciaire, le siège du secrétariat et le programme de travail intersessionnel restent en suspens. Le Bureau a été chargé de fixer la date et le lieu d'une session de reprise pour finir le travail.

Le vrai problème : la pollution chimique n'attend pas#

Pendant que les diplomates négociaient des virgules à Genève, les chiffres continuaient de s'accumuler. Selon les derniers chiffres de la Commission européenne, les coûts sanitaires liés aux PFAS en Europe atteignent entre 52 et 84 milliards d'euros par an. L'eau potable est contaminée : près de 12,5 millions d'Européens boivent une eau contenant des PFAS à des niveaux préoccupants. L'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) ne rendra son évaluation de la proposition de restriction universelle des PFAS que fin 2026.

Les PFAS ne sont que la partie visible. Les perturbateurs endocriniens affectent la fertilité humaine et animale depuis des décennies sans qu'un organe international ne synthétise les données de manière comparable à ce que fait le GIEC pour les émissions de CO2. L'antibiorésistance environnementale progresse dans les cours d'eau pollués par les rejets pharmaceutiques. Les sols français portent l'héritage industriel toxique de deux siècles d'activité chimique.

C'est à ça que l'ISP-CWP est censé répondre. Pas en produisant des normes (ce n'est pas son rôle), mais en fournissant aux gouvernements une base scientifique partagée pour agir. Le modèle est celui du GIEC : des rapports d'évaluation qui synthétisent l'état des connaissances et identifient les options politiques. La différence, c'est que le GIEC a mis des années avant de produire son premier rapport en 1990, six ans après sa création en 1988. Si l'ISP-CWP suit le même rythme, les premières évaluations arriveront au début des années 2030.

L'ombre américaine#

Là-dessus, mon avis oscille encore. Le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris annoncé début 2025 a envoyé un signal glacial aux négociations multilatérales environnementales. L'ISP-CWP n'est pas un traité contraignant, c'est un organe consultatif. Mais le précédent est clair : quand la première puissance économique mondiale se désengage des cadres scientifiques internationaux, la capacité d'action collective s'érode.

Les États-Unis sont le premier producteur mondial de substances chimiques. Leur absence du panel (ils n'en sont pas membres) pose un problème concret : les données industrielles américaines et les études épidémiologiques de l'EPA ou de la FDA ne seront pas directement intégrées aux évaluations. L'IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales) note que cette situation rappelle les premières années de l'IPBES, où plusieurs grands pays avaient tardé à rejoindre la plateforme.

En visitant un site Seveso en banlieue lyonnaise l'automne dernier, un responsable HSE m'a glissé une phrase qui résume bien le décalage : "On nous demande de respecter REACH pendant que nos concurrents américains produisent les mêmes molécules sans aucune des contraintes qu'on subit." Le panel mondial ne résoudra pas cette asymétrie réglementaire. Mais sans panel, elle n'est même pas documentée.

Ce qui arrive ensuite#

Le Bureau élu à Genève doit convoquer une session de reprise dans les prochains mois. L'objectif : finaliser le règlement intérieur et lancer le premier programme de travail. Le traité mondial sur la pollution plastique, dont les négociations patinent depuis Busan en décembre 2024, montre ce qui se passe quand la communauté internationale perd du temps : les pollutions s'accumulent pendant que les textes circulent.

La deuxième session plénière (ISP-CWP P2) est attendue avant fin 2026, sans date ni lieu confirmés. Si tout se passe bien (ce qui est loin d'être garanti), le panel pourrait identifier ses premières priorités thématiques d'ici 2027 et publier ses premiers rapports d'évaluation vers 2029 ou 2030.

D'ici là, les 350 000 substances chimiques commercialisées dans le monde continueront d'être évaluées au compte-gouttes, pays par pays, avec des méthodologies incomparables et des données fragmentées. L'OCDE a rappelé en février 2026 que les trois crises planétaires sont interdépendantes : on ne résoudra pas le climat sans traiter la pollution, et inversement. L'ISP-CWP est l'outil prévu pour ça. Pour l'instant, il n'a même pas de règlement intérieur.

Sources#

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