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70 000 oursins relâchés en Corse : la restauration marine passe à l'échelle

70 000 oursins relâchés en Corse : la restauration marine passe à l'échelle

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Selon les données compilées par le CNRS et le Sénat, la pêche aux oursins en France est passée de 470 tonnes en 1975 à 28 tonnes en 2012. Moins 94 %. Quarante ans pour vider les fonds rocheux méditerranéens d'un animal que tout le monde considérait comme inépuisable.

Le 23 février 2026, sur la plage de Santa-Severa à Luri, dans le Cap-Corse, une équipe du laboratoire Stella Mare a immergé 70 000 oursins juvéniles de l'espèce Paracentrotus lividus (Lamarck, 1816). Chacun ne dépassait pas 3 centimètres. C'est la quatrième opération de ce type en quatre ans, la plus grosse en volume. Et le début d'une question que personne ne pose assez fort : est-ce que ça suffit ?

Le port de Santa-Severa, un matin de novembre#

Je suis allée à Luri en novembre 2024 pour un reportage sur l'aquaculture de restauration. Le port de Santa-Severa tient dans une carte postale : trois barques, un quai, un filet qui sèche. Le pêcheur à qui j'ai demandé si la saison d'oursins avait été correcte m'a regardée comme si la question était indécente. Sa réponse : "Plus rien." Deux mots. Il a repris son filet.

Ce "plus rien" n'est pas une impression. Environ un million d'oursins étaient pêchés chaque année en Corse par une vingtaine de professionnels, selon un comptage de 2018. La saison est encadrée du 15 février au 15 avril, avec un quota de 2 douzaines par personne et par jour pour les pêcheurs de loisir. En 2025, le quota a été atteint dès mars. Fermeture anticipée le 22 mars. Cinq semaines pour épuiser un quota calibré sur deux mois. Il faut le lire deux fois pour mesurer ce que ça signifie.

À Marseille, les relevés du CNRS montrent que la densité d'oursins est passée de 2 à 2,5 individus par mètre carré à 1,5 par mètre carré depuis 2017. Pas un effondrement brutal. Une érosion lente, régulière, année après année. Le genre de courbe qu'on regarde en se disant "ça va tenir" jusqu'au jour où ça ne tient plus.

1 600 m² de bassins pour reconstruire la mer#

Stella Mare est une unité d'appui et de recherche (UAR 3514) rattachée au CNRS et à l'Università di Corsica. Installé à Biguglia, le labo occupe 1 600 m² et emploie une cinquantaine de personnes. Pierre-Matthieu Nicolai dirige l'ensemble. Romain Bastien pilote l'ingénierie de production aquacole.

Le protocole : 50 géniteurs prélevés en mer, 11 mois d'élevage en conditions contrôlées, puis lâcher des juvéniles sur des zones protégées. La zone de réensemencement à Santa-Severa couvre 8 000 m², dans le périmètre du Parc naturel marin du Cap Corse et de l'Agriate. Le programme s'appelle SPINA II, financé par le FEAMPA (fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l'aquaculture). SPINA est actif depuis 2021. Depuis 2017, toutes campagnes confondues, Stella Mare a relâché plus de 450 000 oursins en Corse.

Ce qui m'a frappée en visitant les installations, c'est le décalage entre la modestie des locaux (des bassins en plastique alignés dans un hangar ventilé, des tuyaux d'eau de mer partout) et la rigueur du protocole scientifique. On est loin du labo high-tech. On est dans du bricolage méthodique, avec des résultats que personne d'autre ne produit en France.

Le pari des 5 %#

Le taux de survie des juvéniles après lâcher oscille entre 5 et 25 % selon les sites. Autrement dit : sur les 70 000 immergés en février, entre 3 500 et 17 500 atteindront peut-être l'âge adulte. La maturité reproductive arrive au bout de 2 ans. La taille commerciale, au bout d'au moins trois ans. L'interdiction de pêche sur les quatre zones concernées (Malfacu, Albu, Olzu, Barcaghju) court sur 3 ans, calibrée sur ce cycle biologique. Si la pêche rouvrait avant 2029, les oursins n'auraient même pas eu le temps de se reproduire une seule fois.

Un taux de survie de 5 %, ça semble catastrophique. Ça ne l'est pas. C'est la norme en milieu marin pour des juvéniles de cette taille. Mais ça veut dire qu'il faut en relâcher vingt pour qu'un seul survive. Et ça remet en perspective les gros chiffres qu'on annonce dans les communiqués.

Le programme SPINA est actif depuis 2021, pas depuis hier. Ce qu'on voit aujourd'hui avec le lâcher de février 2026 est le résultat de cinq années de travail continu, avec des ajustements de protocole à chaque campagne. Le suivi post-lâcher dure 2 ans, avec des plongées régulières pour compter les survivants. Les premières campagnes donnent un recul encore limité, et c'est là que j'ai du mal à me positionner : les données existantes sont trop fragmentaires pour conclure, mais trop prometteuses pour qu'on arrête.

La Méditerranée surchauffe#

Le contexte complique tout. Selon les données Mercator Ocean, la température de surface de la Méditerranée a atteint un record en juin 2025 : un pic journalier de 26,01 °C fin juin, alors que la moyenne mensuelle s'établissait à 23,86 °C. Juillet 2025 a été le mois le plus chaud jamais enregistré, avec 26,68 °C en moyenne de surface. Selon le même rapport, 62 % de la surface méditerranéenne a été touchée par des vagues de chaleur marine en juin 2025.

Pour des oursins juvéniles de 3 cm lâchés dans une eau à ces températures, la question de la survie prend une dimension supplémentaire. Paracentrotus lividus est sensible au stress thermique sur la reproduction, le développement larvaire et la survie des juvéniles. Relâcher 70 000 oursins dans une mer qui bat des records de chaleur, c'est un pari assumé par Stella Mare, pas un acte de foi.

Une précision qui compte : la pandémie qui décime les oursins diadèmes (Diadema setosum et Diadema antillarum) en Méditerranée orientale et dans les Caraïbes concerne une espèce différente, touchée par un parasite ciliaire distinct. Aucun lien avec Paracentrotus lividus. L'amalgame circule dans certains médias et sur les réseaux. Il est faux.

Théoule-sur-Mer : le protocole sort de Corse#

En mai 2025, Stella Mare a conduit une première opération de réensemencement à Théoule-sur-Mer, dans les Alpes-Maritimes. C'est la première fois que le protocole corse est appliqué sur le continent. Si les résultats sont concluants, la méthode pourrait être répliquée sur d'autres sites méditerranéens où les populations d'oursins déclinent.

Le déclin de la biodiversité marine ne se limite pas aux oursins, et les aires marines protégées ne suffisent pas toujours à enrayer la tendance quand la pression de pêche reste forte. L'aquaculture de restauration est un complément, pas un substitut à la protection réglementaire. Quand les deux fonctionnent ensemble, les résultats sont documentés. Quand l'un manque, l'autre compense mal.

La vraie question est politique#

Officiellement, les restrictions de pêche tiennent. En réalité, la pression pour rouvrir les zones sera maximale quand les trois ans d'interdiction seront écoulés. Le quota 2025, épuisé en trois semaines, montre que la demande est intacte. Le Parc marin du Cap Corse et de l'Agriate devra arbitrer entre la pression économique locale et les résultats du suivi scientifique. Si les comptages post-lâcher montrent un repeuplement insuffisant, prolonger l'interdiction sera justifié par les données mais difficile à imposer sur le terrain.

Les espèces en déclin en France se comptent par milliers. L'oursin violet n'est pas en danger critique au sens de l'UICN, mais son déclin est documenté, continu, et amplifié par le réchauffement des eaux. L'histoire de la gestion halieutique en France n'incite pas à l'optimisme. On a laissé l'anchois du golfe de Gascogne s'effondrer avant de réagir. On a regardé le thon rouge frôler l'extinction commerciale. Le schéma est toujours le même : on attend la crise pour agir, et quand on agit, on a perdu vingt ans.

Stella Mare prouve qu'une alternative existe. Elle est scientifiquement solide et elle commence à changer d'échelle. Est-ce que 70 000 oursins suffisent à inverser une tendance de fond ? Non. Mais c'est mieux que de regarder les stocks s'effondrer en attendant qu'un ministre s'en aperçoive.

Sources#

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