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Néonicotinoïdes : l'acétamipride bientôt interdit ?

Par Jennifer D.

8 min de lecture
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L'acétamipride est le dernier néonicotinoïde encore autorisé dans l'Union européenne. En France, il est interdit depuis 2018, mais la loi Duplomb de juillet 2025 ouvre la voie à sa réintroduction dérogatoire. Pendant ce temps, la Commission européenne relève les seuils autorisés dans le miel, déclenchant une mobilisation sans précédent des apiculteurs et des ONG. Retour sur un bras de fer entre agriculture intensive, protection des pollinisateurs et santé publique.

Les néonicotinoïdes : rappel d'un désastre documenté#

Des insecticides systémiques#

Les néonicotinoïdes sont une classe d'insecticides qui agissent sur le système nerveux central des insectes en bloquant les récepteurs nicotiniques de l'acétylcholine. Contrairement aux pesticides de contact, ils sont systémiques : absorbés par la plante, ils circulent dans la sève et imprègnent l'ensemble des tissus végétaux, tiges, feuilles, pollen et nectar. Un insecte qui butine une fleur traitée absorbe donc la substance.

Depuis leur introduction dans les années 1990, les néonicotinoïdes sont devenus les insecticides les plus utilisés au monde. Trois molécules ont été les plus répandues : l'imidaclopride, la clothianidine et le thiaméthoxame.

L'interdiction européenne de 2018#

Face à l'accumulation de preuves scientifiques sur leur toxicité pour les pollinisateurs, l'Union européenne a interdit en 2018 les trois molécules principales (imidaclopride, clothianidine, thiaméthoxame) pour tous les usages en plein air. Mais une molécule a échappé à l'interdiction : l'acétamipride, jugée à l'époque moins toxique pour les abeilles.

En France, la loi biodiversité de 2016 est allée plus loin en interdisant tous les néonicotinoïdes, acétamipride comprise, à compter du 1er septembre 2018.

L'acétamipride : le « dernier des néonicotinoïdes »#

Autorisé en Europe jusqu'en 2033#

Selon une évaluation de l'EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) de mai 2024, l'acétamipride peut continuer à être utilisée dans l'Union européenne jusqu'en 2033. L'agence a jugé que les risques pour les abeilles étaient « acceptables » dans les conditions d'utilisation prévues, une conclusion vivement contestée par les scientifiques indépendants et les ONG.

Les usages agricoles#

L'acétamipride est principalement utilisée sur les cultures de betteraves sucrières (contre les pucerons vecteurs de la jaunisse), les céréales, les arbres fruitiers, les noisettes et les légumes. Les betteraviers la considèrent comme un outil indispensable face à la jaunisse virale, qui peut réduire les rendements de 30 à 50 %.

La loi Duplomb : le retour des néonicotinoïdes en France#

Un texte voté dans la tension#

La proposition de loi portée par le sénateur Laurent Duplomb a été votée le 8 juillet 2025. Elle autorise, par dérogation et pour une durée de trois ans, l'utilisation de l'acétamipride sur certaines cultures, principalement les betteraves sucrières et les noisettes, en l'absence d'alternatives efficaces.

La dérogation est encadrée par un conseil de surveillance qui doit émettre un avis préalable et par un décret d'application. Mais pour les opposants, le mécanisme est une porte ouverte au retour progressif d'un insecticide dont on connaît les effets délétères. (Les dérogations, c'est toujours la même histoire : elles promettent temporaire, elles deviennent permanentes. J'ai vu ce scénario sur le glyphosate, sur les antibiotiques en élevage, sur les plastiques. On crée un trou dans la loi au nom de l'urgence, puis le trou se dilate.)

Une mobilisation citoyenne historique#

Le vote de la loi Duplomb a déclenché une mobilisation exceptionnelle. Une pétition demandant le retrait du texte a recueilli 1,3 million de signatures, ce qui ouvre la voie à un nouveau débat parlementaire. J'ai rencontré plusieurs apiculteurs en Provence lors d'une visite en février : honnêtement, la colère est palpable. Les données de perte de colonies qu'ils montrent, c'est du béton. Les apiculteurs, les associations environnementales et une partie de la communauté scientifique forment un front uni contre ce qu'ils perçoivent comme un recul historique.

Les arguments des partisans#

Les producteurs de betteraves sucrières avancent des arguments économiques : la filière représente 25 000 emplois directs et indirects en France, et la jaunisse virale menace la pérennité de la production. Ils affirment que les alternatives non chimiques (variétés résistantes, biocontrôle) ne sont pas encore opérationnelles à l'échelle industrielle.

Générations Futures a contesté cette analyse en publiant une étude des rendements betteraviers, montrant que les années sans néonicotinoïdes n'ont pas entraîné de baisses significatives de production.

Les seuils dans le miel : la polémique européenne#

Une multiplication par vingt#

En parallèle, la Commission européenne a engagé un processus de relèvement des seuils autorisés d'acétamipride dans le miel :

  • Seuil initial : 0,05 mg/kg
  • Juillet 2025 : relèvement à 0,3 mg/kg (multiplication par six)
  • Décembre 2025 : nouveau relèvement à 1 mg/kg, voté au Parlement européen le 18 décembre

En moins de six mois, le seuil autorisé a été multiplié par vingt par rapport au niveau initial. Les apiculteurs dénoncent une décision motivée par les intérêts de l'agrochimie plutôt que par la protection des consommateurs et des pollinisateurs.

Les critiques scientifiques#

Les ONG contestent la méthode d'évaluation de l'EFSA, qui se base sur la toxicité aiguë (mortalité directe) sans prendre suffisamment en compte les effets sublétaux : perturbation du comportement de butinage, désorientation, réduction de la fertilité, affaiblissement du système immunitaire des colonies.

Les effets sur les abeilles : au-delà de la mortalité directe#

Des effets sublétaux dévastateurs#

Si l'acétamipride provoque une mortalité directe moindre que l'imidaclopride ou la clothianidine, ses effets sublétaux sont tout aussi préoccupants :

  • Désorientation : les abeilles exposées peinent à retrouver leur ruche
  • Réduction de la capacité de butinage : diminution de l'activité de collecte de pollen et de nectar
  • Affaiblissement immunitaire : les colonies exposées sont plus vulnérables aux parasites (varroa) et aux maladies
  • Baisse de la reproduction : diminution de la ponte de la reine et de la vitalité du couvain

Christian Pons, président de l'Union nationale de l'apiculture française, alerte : « La réautorisation des néonicotinoïdes, en particulier l'acétamipride, donne des pertes récurrentes sur les colonies d'abeilles qu'on peut estimer entre 20 % et 80 % selon les zones et les années. »

Une persistance sous-estimée#

Contrairement aux affirmations de certains promoteurs, l'acétamipride présente une persistance significative dans l'eau, avec une demi-vie de 79,7 jours selon l'ECHA (Agence européenne des produits chimiques). Cette durée aurait dû, selon les propres critères de l'agence, limiter l'autorisation à 7 ans au lieu des 15 accordés.

Les risques pour la santé humaine#

Passage de la barrière placentaire#

Une étude japonaise de 2019 a démontré que les néonicotinoïdes, dont l'acétamipride, sont capables de traverser la barrière placentaire. Les conséquences potentielles sur le neurodéveloppement du fœtus sont préoccupantes : retards de croissance, malformations neurologiques et faible poids de naissance ont été observés dans les populations exposées.

Cancers et maladies métaboliques#

Des études récentes établissent des corrélations entre l'exposition aux néonicotinoïdes et les maladies cardio-métaboliques, les diabètes gestationnels et les cancers du foie. Le chercheur Jean-Marc Bonmatin du CNRS souligne que les preuves d'effets cancérogènes et de perturbation endocrinienne s'accumulent.

Quelles alternatives ?#

Le biocontrôle#

Les solutions de biocontrôle, utilisation d'organismes vivants ou de substances naturelles pour protéger les cultures, progressent. Des micro-organismes auxiliaires et des phéromones de confusion sont déjà utilisés sur certaines cultures. Mais leur efficacité sur les pucerons de la betterave reste insuffisante pour une adoption à grande échelle.

Les variétés résistantes#

La sélection de variétés de betteraves tolérantes à la jaunisse virale avance. Plusieurs programmes de recherche sont en cours, avec des résultats prometteurs attendus d'ici 2028-2030. Mais les betteraviers estiment ne pas pouvoir attendre aussi longtemps sans filet de sécurité chimique.

La diversification culturale#

À plus long terme, la rotation des cultures, la diversification des assolements et la conservation des habitats de prédateurs naturels (coccinelles, syrphes) constituent des leviers structurels de réduction de la dépendance aux néonicotinoïdes.

Ce qu'il faut retenir#

L'acétamipride cristallise le conflit entre agriculture intensive et protection de la biodiversité. Interdite en France depuis 2018 mais réintroduite par dérogation via la loi Duplomb, autorisée en Europe jusqu'en 2033 avec des seuils dans le miel multipliés par vingt, cette molécule révèle les contradictions des politiques européennes en matière de pesticides. La mobilisation citoyenne sans précédent, 1,3 million de signatures, montre que le sujet dépasse désormais les cercles d'experts pour devenir un enjeu de société. La suite se jouera à la fois au Parlement français et dans les instances européennes. Qu'on soit honnête : on renégocie la santé des pollinisateurs contre les marges des betteraviers. C'est le deal nu et cru.

Sources#

JD

Jennifer D.

Journaliste d'investigation

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