EELV ne conserve que 3 grandes villes sur les 8 conquises en 2020. Selon les résultats consolidés du second tour du 22 mars 2026, les maires écologistes sortants ont été battus à Bordeaux, Strasbourg, Poitiers, Besançon et Annecy. Seuls Lyon, Tours et Grenoble restent dans l'escarcelle verte. La participation, d'environ 57 % aux deux tours (57,17 % au premier le 15 mars), n'explique pas à elle seule cette déroute. Ce que les chiffres ne disent pas : c'est la fragmentation de la gauche qui a tué ces mandats plus que le rejet de l'écologie elle-même.
Les cinq défaites, ville par ville#
Bordeaux d'abord. Pierre Hurmic (EELV) a perdu face à Thomas Cazenave (Renaissance) avec 49,05 % contre 50,95 %. Moins de deux points. Une défaite que Hurmic conteste encore au moment où j'écris ces lignes, mais les chiffres sont ce qu'ils sont. Bordeaux bascule à droite pour la première fois depuis 2020, après des décennies de juppéisme qui avaient laissé la place à un intermède vert de six ans.
Strasbourg ensuite. Jeanne Barseghian (EELV) est tombée dans une triangulaire serrée : Catherine Trautmann (PS) l'a emporté avec 37 % contre 31,7 % pour Barseghian et 31,3 % pour le troisième candidat. Quand Marine Tondelier déclare à franceinfo que "la gauche se fait la guerre à elle-même", c'est exactement ce cas de figure qu'elle décrit. Le PS a préféré maintenir sa candidature plutôt que de se retirer au profit de la sortante écologiste. Résultat : la droite n'a même pas eu besoin de gagner, la gauche s'est battue contre elle-même.
Poitiers : Léonore Moncond'huy (EELV) battue par le centriste Brottier, 40,79 % contre 47,32 %. Besançon : Anne Vignot (EELV) battue par Ludovic Fagaut (LR-Modem), 46,71 % contre 53,29 %. Besançon était à gauche depuis 73 ans. Il faut laisser ce chiffre résonner. Soixante-treize ans. Et le basculement se fait sur une écologiste, pas sur un socialiste classique.
Pour Annecy, une nuance s'impose : ce n'est pas le maire sortant François Astorg (EELV) qui se représentait, mais son adjoint Mulatier-Gachet. La défaite (35,12 % contre 49,36 % pour Armand, Renaissance) sanctionne davantage un problème de succession qu'un rejet frontal du bilan vert.
Trois villes qui résistent, mais de justesse#
Lyon est le cas le plus tendu. Grégory Doucet (EELV) a été réélu avec 50,67 % contre 49,33 % pour Jean-Michel Aulas. Un écart de 2 762 voix. Sur une ville de cette taille, c'est un fil. Selon Vert.eco, cette victoire est davantage le résultat de la mobilisation associative de terrain que de la popularité du maire sortant, dont le bilan en matière de voirie et de végétalisation divise les Lyonnais eux-mêmes.
Tours : Emmanuel Denis (EELV) réélu avec 47,3 % contre 43,8 %. Plus confortable que Lyon, mais pas un plébiscite.
Grenoble : Laurence Ruffin (coalition gauche-écolos) l'emporte avec 56,59 %. C'est la première femme élue maire de Grenoble. Sa victoire est la seule qui soit véritablement nette, mais il faut noter qu'il s'agit d'une coalition large, pas d'un ticket EELV pur. C'est peut-être là que réside la leçon : l'écologie gagne quand elle ne se présente pas seule.
Thèse : un rejet de l'écologie politique#
D'après l'analyse d'Ipsos sur le reflux de la vague verte, les électeurs des villes conquises en 2020 reprochent aux maires EELV des mesures perçues comme punitives (restrictions de circulation, suppression de places de stationnement) sans contrepartie visible. Le bilan municipal est jugé sur le quotidien, pas sur les indicateurs climatiques. La baisse du Fonds vert a aussi privé ces municipalités de moyens concrets pour financer la transition locale, rendant les promesses de 2020 encore plus difficiles à tenir.
J'ai échangé avec un ancien directeur de cabinet d'une de ces mairies (que je ne nommerai pas) avant le second tour. Son diagnostic était limpide : "On a fait de la communication verte, pas de la politique verte. Les gens ont vu les pistes cyclables, pas les logements rénovés." Ça m'a frappée parce que c'est exactement le piège que plusieurs observateurs avaient signalé dès 2021.
Antithèse : l'écologie locale n'est pas morte, elle mute#
Contre-argument. Les 159 communes remportées par des listes citoyennes (contre 66 en 2020, selon Fréquence Commune) racontent une histoire différente. Ces listes, 704 au total avec 19 000 candidats et 2 640 élus, portent souvent des programmes fortement écologiques sans l'étiquette partisane. Et 42 % des têtes de liste citoyennes sont des femmes, contre 25 % dans les listes classiques. Ce n'est pas un détail.
Ce que ces listes ont compris, et qu'EELV n'a pas su faire dans les grandes villes, c'est ancrer l'écologie dans le concret municipal : cantine bio, régie de l'eau, rénovation thermique des écoles. Pas de grands discours sur le climat, des actions à l'échelle de la commune. Le décalage entre les deux approches explique en partie pourquoi les listes citoyennes progressent quand les maires EELV reculent.
La percée RN, l'autre fait majeur du scrutin#
Jordan Bardella parle de "la plus grande percée de toute l'histoire du RN". D'après les chiffres consolidés par franceinfo, le parti contrôle entre 37 et 57 villes de plus de 3 500 habitants (selon le seuil retenu et les nuances d'apparentement), contre 9 en 2020, et totalise 3 121 sièges de conseillers municipaux. L'exemple le plus symbolique : Nice, où Éric Ciotti (UDR-RN) bat Christian Estrosi avec 48,54 % contre 37,20 %.
La gauche conserve Paris, Lyon et Marseille. Sauf que ces trois victoires masquent une réalité arithmétique : hors grandes métropoles, le maillage territorial du RN s'épaissit à un rythme que personne n'avait anticipé, pas même les sondeurs qui prévoyaient un gain de 20 à 30 villes, pas le double. L'impact sur les politiques environnementales locales de ces communes passées au RN reste à documenter, mais l'historique des mandats RN précédents ne laisse pas beaucoup de place à l'optimisme sur ce sujet.
Ce scrutin dit quelque chose de plus large#
Le vrai enseignement de ces municipales ne se trouve ni dans la défaite EELV ni dans la poussée RN, pris isolément. Il se trouve dans la conjonction de ces mouvements avec la montée des listes citoyennes. Les électeurs rejettent les partis qui promettent sans livrer, quel que soit le bord. Ils cherchent de la prise directe sur leur quotidien. Les 159 communes citoyennes, c'est un signal qui ressemble au municipalisme espagnol de 2015. En plus discret, en plus français, mais avec la même dynamique de fond.
Sur ce point, j'hésite à tirer des conclusions trop nettes. Six ans, c'est court pour juger un mouvement. Les maires citoyens de 2020 n'ont même pas encore tous terminé leur premier mandat. Ce que je constate, c'est que le logiciel partisan classique, y compris celui d'EELV, ne produit plus de loyauté électorale à l'échelle municipale.
Est-ce que les listes citoyennes sauront passer à l'échelle, structurer un réseau national, survivre à la professionnalisation politique qui finit toujours par rattraper les mouvements de terrain, ou est-ce qu'elles resteront un archipel de bonnes volontés locales sans poids national ?
Sources#
- franceinfo, synthèse du second tour des municipales 2026
- Reporterre, maires écologistes battus aux municipales 2026
- Vert.eco, bilan de la vague verte six ans après
- Fréquence Commune, résultats des listes citoyennes
- Ipsos, analyse du reflux de la vague verte
- franceinfo, introspection EELV après les municipales




