47 microgrammes par kilogramme. C'est la concentration moyenne en mercure mesurée dans les sédiments de la Cère, en Cantal, lors de la dernière campagne de l'Agence de l'eau Adour-Garonne en 2024. Le seuil de qualité fixé par la DCE (directive-cadre sur l'eau) est de 0,07 microgramme par litre dans la colonne d'eau. Les mines d'or du Massif central ont fermé il y a plus d'un siècle. Le mercure, lui, n'est pas parti.
La vallée de la Cère, terrain d'enquête#
J'ai remonté la Cère en novembre 2025 avec un hydrogéologue du BRGM qui travaillait sur la cartographie des anciens sites miniers aurifères du Cantal. Le point de départ était Laroquebrou, une commune de 1 100 habitants coincée dans les gorges. En amont, sur le plateau, les vestiges de l'exploitation aurifère de Bournoncle-Saint-Pierre sont à peine visibles : des haldes (tas de résidus miniers) recouvertes de mousse, quelques galeries effondrées. Ce qui ne se voit pas, c'est le mercure piégé dans les sédiments du ruisseau qui descend jusqu'à la rivière.
L'extraction de l'or par amalgamation au mercure a été la méthode dominante dans le Massif central du XIXe siècle jusqu'aux années 1920. Le principe est simple : on mélange le minerai broyé avec du mercure liquide, l'or s'amalgame, on chauffe pour évaporer le mercure et récupérer l'or. Simple, et catastrophique. Le taux de perte en mercure lors de l'amalgamation oscillait entre 10 et 30 % selon les installations. Ce mercure perdu a fini dans les sols, les sédiments, les cours d'eau.
Le BRGM a recensé 23 anciens sites aurifères dans le seul département du Cantal. L'Allier, le Puy-de-Dôme et la Haute-Loire en comptent une quarantaine supplémentaire. Tous ne sont pas contaminés au même degré, mais la quasi-totalité des ruisseaux en aval de ces sites présentent des concentrations en mercure supérieures aux valeurs de référence géochimique.
Ce que fait le mercure une fois dans la rivière#
Le mercure élémentaire déposé dans les sédiments ne reste pas inerte. Sous l'action de bactéries sulfato-réductrices, il se transforme en méthylmercure, une forme organique bien plus toxique et surtout bioaccumulable. Le méthylmercure entre dans la chaîne alimentaire aquatique : algues, invertébrés, poissons. À chaque maillon, la concentration augmente. C'est ce qu'on appelle la bioamplification.
Les truites de la Cère ont été analysées par l'ARS Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du plan régional santé-environnement 4. Les résultats, publiés en 2024, montrent des teneurs moyennes de 0,35 mg/kg de poids frais dans les truites fario prélevées entre Laroquebrou et Aurillac. La réglementation européenne (règlement CE 1881/2006) fixe la teneur maximale à 0,5 mg/kg pour les poissons d'eau douce. On n'y est pas encore, mais la marge est mince. Et les pêcheurs locaux ne mangent pas qu'une truite par semaine.
Il y a un truc qui ne colle pas : le décalage entre la gravité du sujet et le peu d'attention qu'il reçoit. On parle beaucoup des PFAS dans l'eau potable ou des perturbateurs endocriniens, et c'est normal : ces sujets concernent tout le monde au quotidien. Le mercure des rivières du Massif central touche des bassins versants ruraux, des populations réduites. Ça ne fait pas de bruit.
Le Massif central n'est pas un cas isolé#
Le même phénomène existe dans les Cévennes (anciennes mines de plomb argentifère), dans les Pyrénées (mines de Sentein en Ariège), en Guyane (orpaillage légal et illégal). La Guyane concentre l'essentiel de l'attention médiatique parce que l'orpaillage illégal y est un sujet de sécurité publique. Le Massif central, lui, est dans un angle mort.
La France compte environ 3 500 anciens sites miniers recensés dans la base de données Minéralinfo du BRGM. Parmi eux, les sites aurifères et argentifères sont ceux qui présentent le risque mercuriel le plus élevé, en raison de l'utilisation massive de l'amalgamation. L'inventaire des sols pollués par l'héritage industriel est en cours depuis les années 1990, mais il avance lentement. La base BASOL recense les sites et sols pollués appelant une action des pouvoirs publics : en 2025, elle comptait environ 11 200 sites. Les sites miniers n'y figurent pas tous, parce que beaucoup relèvent du code minier, pas du code de l'environnement. Un problème de compétence administrative qui laisse des trous dans la surveillance.
L'arsenic dans les sols agricoles français est un autre exemple de contamination héritée qui suit la même logique : un polluant historique, des concentrations qui persistent, et un suivi institutionnel fragmenté.
La question de l'eau potable#
Sur la Cère, deux captages d'eau potable sont situés en aval des zones contaminées. L'ARS effectue des contrôles réguliers et les résultats sont conformes à la limite de qualité de 1 microgramme par litre fixée par la directive européenne 2020/2184. Le mercure dans les sédiments et le mercure dans l'eau filtrée qui arrive au robinet ne sont pas la même chose : les stations de traitement retiennent l'essentiel du mercure particulaire.
Sauf que le méthylmercure, la forme la plus toxique, est soluble. Et les stations de traitement classiques (coagulation, filtration, chloration) ne l'éliminent pas efficacement. Il faut du charbon actif en grain ou des membranes de nanofiltration, des équipements que les petites communes rurales du Cantal n'ont pas. Pour l'instant, les concentrations mesurées en sortie de station restent sous les seuils. La question est de savoir si ça va durer, notamment en période d'étiage quand les débits diminuent et que la proportion de mercure par volume d'eau augmente mécaniquement.
Les normes de qualité de l'eau potable en 2026 se sont durcies sur les PFAS et le bisphénol A. Le mercure, lui, conserve le même seuil depuis 1998. Difficile de dire si c'est parce que le sujet est maîtrisé ou parce qu'il est oublié.
Qui paie la dépollution ?#
C'est la question qui fâche. Le code minier attribue la responsabilité de l'après-mine à l'ancien exploitant. Quand la mine a fermé en 1910 et que la société qui l'exploitait a été dissoute en 1923, la responsabilité retombe sur l'État via le DPSM (Département Prévention et Sécurité Minière) du BRGM. Le budget du DPSM pour la surveillance et la sécurisation des anciens sites miniers en France est de l'ordre de 40 millions d'euros par an. Pour 3 500 sites. La remédiation active (dépollution, confinement des sédiments) n'est financée que quand un risque sanitaire immédiat est démontré.
Pour les sites aurifères du Massif central, la stratégie actuelle est la surveillance passive : on mesure, on constate, on attend. Pas de travaux de dépollution prévus. Les sédiments contaminés resteront en place, le mercure continuera de se transformer en méthylmercure, les truites continueront de l'accumuler.
Sur ce point, je n'ai pas de certitude tranchée. Est-ce que la situation est réellement préoccupante pour la santé des riverains, ou est-ce un risque théorique qui reste sous contrôle ? Les données disponibles ne permettent pas de conclure dans un sens ou l'autre. Ce qui est sûr, c'est que personne n'essaie vraiment de trancher. Les études épidémiologiques spécifiques aux populations riveraines des anciens sites aurifères du Massif central n'existent pas. On surveille l'eau et les poissons. On ne surveille pas les gens.
Un héritage sans propriétaire#
Les anciennes mines d'or du Massif central racontent une histoire banale de la contamination environnementale en France : un polluant déposé il y a un siècle, des sédiments qui le stockent et le relarguent lentement, une réglementation qui surveille sans agir, et des populations locales qui vivent avec un risque mal quantifié. La restauration des milieux aquatiques progresse sur d'autres fronts, les tourbières, les zones humides. Les rivières mercurielles du Cantal attendent leur tour. Elles attendront probablement longtemps.
Sources#
- BRGM - Inventaire des anciens sites miniers métropolitains
- Agence de l'eau Adour-Garonne - État des masses d'eau 2024
- ARS Auvergne-Rhône-Alpes - PRSE4 : bioaccumulation métaux lourds
- Règlement CE 1881/2006 - Teneurs maximales en contaminants dans les aliments
- Directive européenne 2020/2184 - Qualité des eaux destinées à la consommation humaine
- DPSM/BRGM - Rapport annuel de surveillance des sites miniers




