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Mégabassines : la pluie tombe, le conflit reste

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Quarante jours de pluie consécutifs entre le 14 janvier et le 22 février 2026. C'est la plus longue série jamais enregistrée par Météo-France depuis 1959. Selon le BRGM, au 1er mars, 67 % des points d'observation des nappes phréatiques sont au-dessus des moyennes mensuelles. Le sud-ouest affiche des niveaux qualifiés de "très hauts". Et c'est précisément là, dans les Deux-Sèvres, qu'une centaine d'agriculteurs ont bloqué l'A87 début mars pour exiger la mise en service des mégabassines.

L'eau est là. Le conflit aussi.

La thèse agricole : stocker l'eau quand elle tombe#

L'argument est simple et les agriculteurs des Deux-Sèvres le répètent depuis des années. L'eau tombe en hiver, elle manque en été. Les retenues de substitution (le terme technique pour les mégabassines) permettent de pomper dans les nappes phréatiques entre novembre et mars, quand les niveaux sont hauts, pour irriguer les cultures pendant la sécheresse estivale. D'après la Chambre d'agriculture des Deux-Sèvres, le projet concerne 230 exploitations et 435 agriculteurs.

Thierry Boudaud, président de la Coop de l'eau 79 et de l'association d'irrigants Aquanide (affiliée FNSEA), porte le projet depuis 2011. Seize bassines sont prévues dans le Marais poitevin. Quatre sont construites. Une seule, celle de Sainte-Soline, a été partiellement mise en service avant que la justice ne suspende l'autorisation.

Quand il pleut pendant 40 jours et que vos bassines sont vides parce qu'un tribunal vous interdit de les remplir, la colère des irrigants n'est pas difficile à comprendre. Ils voient l'eau ruisseler vers l'océan au lieu de remplir leurs réserves. Le blocage de l'A87, début mars 2026, dénonçait "l'inaction administrative" et réclamait "une vraie politique de stockage face au changement climatique".

L'antithèse scientifique : stocker n'est pas économiser#

Florence Habets, directrice de recherche au CNRS et hydroclimatologue, répète un constat que les partisans des bassines préfèrent ignorer : les retenues de substitution ne résolvent pas la crise de l'eau. Elles la déplacent dans le temps.

Selon ses travaux et ceux de la géographe Magali Reghezza-Zitt (ENS), les mégabassines permettent de maintenir les usages "les premières années d'une sécheresse pluriannuelle", mais au prix de prélèvements dans les nappes très supérieurs à leur capacité de recharge en période sèche. Quand la sécheresse dure, les mégabassines aggravent le déficit au lieu de l'atténuer.

Les pertes par évaporation sont un autre point de friction. Les estimations varient entre 20 % et 60 % des volumes stockés, selon les conditions locales. Florence Habets considère que le chiffre de 30 % souvent cité par les opposants est "probablement surestimé", mais reconnaît que l'eau stockée en surface se réchauffe, s'évapore et favorise le développement d'algues et de bactéries. Ce n'est plus la même eau qu'au fond de la nappe.

Une journée passée à Mauzé-sur-le-Mignon en février, à côté d'une des quatre bassines construites, suffit à saisir le paradoxe. Le terrain autour était gorgé d'eau, les fossés débordaient, et la bâche de la retenue brillait sous la pluie, vide. Un exploitant voisin, pas raccordé au réseau d'irrigation, résume la situation en une phrase : "Ils veulent stocker l'eau de l'hiver pour l'été. Mais l'eau de l'hiver, c'est celle qui recharge ma nappe. Si elle part dans la bassine, mon puits est sec en juillet."

Ce que les données publiques racontent, c'est exactement ça. Selon le BRGM, les nappes du sud-ouest ont bénéficié de la recharge exceptionnelle de février 2026 précisément parce que l'eau a pu s'infiltrer dans les sols au lieu d'être captée. Les nappes du nord-est restent proches des normales, là où la recharge a été plus tardive.

L'arrêt de Bordeaux : le verrou juridique#

Le 18 décembre 2024, la cour administrative d'appel de Bordeaux a déclaré illégales quatre des seize bassines du projet, dont celle de Sainte-Soline. Le motif est précis : l'autorisation environnementale ne comportait pas de dérogation "espèces protégées" pour l'outarde canepetière, un oiseau dont l'habitat est directement menacé par les mégabassines.

La suspension ne fait pas obstacle à l'utilisation de l'eau déjà présente dans la bassine de Sainte-Soline par les agriculteurs raccordés. Mais elle interdit tout nouveau remplissage tant que la Coop de l'eau n'a pas obtenu la dérogation. Le processus est en cours. Il peut prendre des mois, des années.

Les 230 exploitations du projet sont donc dans un entre-deux : une infrastructure construite, partiellement financée par des fonds publics, et une autorisation suspendue. L'hiver le plus pluvieux depuis 67 ans, et des bassines vides. Du point de vue des agriculteurs, c'est un gâchis. Du point de vue des écologistes et de la cour de Bordeaux, c'est la loi.

Le vrai débat que personne ne pose#

Là, je ne sais pas qui a raison. L'opposition entre "pro-bassines" et "anti-bassines" masque une question plus concrète : quel modèle agricole finance-t-on avec de l'argent public ?

Les mégabassines bénéficient aux exploitations irrigantes, qui représentent une minorité des fermes des Deux-Sèvres. Le projet est porté par la FNSEA et les chambres d'agriculture. La Confédération paysanne et les associations environnementales (Bassines non merci, Les Soulèvements de la Terre) dénoncent un accaparement de la ressource au profit d'un modèle céréalier intensif gourmand en eau.

L'enquête de Reporterre révèle que les mégabassines empêchent une partie de l'eau hivernale de s'infiltrer dans les sols, ce qui peut contribuer à l'assèchement des zones humides en aval. Le Marais poitevin, deuxième plus grande zone humide de France, est directement concerné. Les crues de février 2026 ont montré que le problème n'est pas le manque d'eau en hiver ; c'est sa répartition dans le temps et dans l'espace.

Les scientifiques du CNRS ne disent pas qu'il faut arrêter d'irriguer. Ils disent que les retenues de substitution, dans leur forme actuelle, sont une "maladaptation" : une réponse à court terme qui aggrave le problème à long terme. Florence Habets le formule avec une précision qui coupe court au débat : "Il suffit de deux ou trois années sèches pour ne plus pouvoir remplir les retenues." À ce moment-là, les agriculteurs raccordés n'auront plus ni bassine ni nappe.

Le PNACC-3 évoque la gestion de l'eau comme une priorité. Les pluies records de 2026 ont déjà provoqué des dégâts estimés à plusieurs centaines de millions d'euros en dommages assurés. La question n'est pas de savoir s'il faut stocker l'eau. C'est de savoir pour qui et combien de temps ça tiendra.

Sources#

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