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Loups en France : cohabitation avec l'élevage, bilan 2025

Par Jennifer D.

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1 082 loups. Estimation officielle de la population lupine en France, suivi hivernal 2024-2025, OFB. Légère hausse vs. 1 013 en 2024, mais masque une réalité plus tendue : attaques sur les troupeaux en hausse, cohabitation compliquée, réglementation qui bascule.

Une population qui se stabilise, un territoire qui s'étend#

Selon l'OFB, la population de loups « s'établit désormais, avec un intervalle de confiance à 95 %, entre 989 et 1 187 individus ». Cette estimation repose sur l'analyse de 2 300 échantillons génétiques collectés par le réseau loup-lynx durant l'hiver 2024-2025, un dispositif multi-partenarial qui mobilise agents de l'OFB, techniciens des parcs nationaux, chasseurs et bénévoles.

Si les effectifs se stabilisent, l'aire de présence continue de croître. En 2024, la présence régulière du loup est attestée sur 59 800 km², tandis qu'une présence occasionnelle couvre 68 800 km². Longtemps cantonné aux Alpes, le prédateur s'est installé dans le Jura, les Vosges, le Massif central, les Pyrénées et jusqu'en Normandie. Cette expansion géographique multiplie les fronts de tension avec les éleveurs.

Le loup est l'un des grands carnivores dont le retour illustre les enjeux plus larges de conservation des espèces. Sa protection, inscrite dans la Convention de Berne et la directive Habitats, se heurte depuis trente ans à la réalité pastorale. En mer, la pollution sonore sous-marine pose un dilemme comparable pour les cétacés méditerranéens face au trafic maritime.

Des attaques en nette hausse#

Les chiffres de la prédation en 2025 sont sans appel. Au 31 mai, le bilan faisait déjà état de 815 constats supplémentaires et 2 500 victimes de plus par rapport à la même période en 2024, selon les données de la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes. La région PACA, zone historique de présence du loup, concentre à elle seule 522 constats supplémentaires et près de 1 500 victimes.

Dans les Hautes-Alpes, le département le plus touché, 345 attaques et 857 victimes étaient recensées à fin octobre 2025. Au niveau national, les prédations ont augmenté de 5 % en nombre d'attaques et de 10 % en nombre de victimes par rapport à 2024.

Fait notable : les élevages bovins sont de plus en plus concernés. Les dommages sur bovins représentent désormais 7,5 % des attaques, contre une part marginale il y a dix ans. Une évolution qui élargit le spectre des éleveurs impactés bien au-delà du seul monde ovin.

Le triptyque de protection : clôtures, gardiennage, patous#

Face à la prédation, l'État finance un dispositif sur trois piliers :

  • Clôtures électrifiées : parcs mobiles ou fixes, batterie ou secteur, barrière physique pendant les heures critiques
  • Gardiennage renforcé : présence humaine permanente (berger) reste le moyen le plus efficace en estive alpine
  • Chiens de protection : patous, maremmanes, bergers d'Anatolie vivent avec le troupeau, dissuadent par la présence

Les patous sont plébiscités. « Sur les caméras, rien quand les chiens sont là », confie un éleveur alpin que j'ai rencontré. Mais la méthode a ses limites : investissement en temps énorme (éducation, socialisation) et conflits parfois avec les randonneurs.

Malgré ces dispositifs, les éleveurs dénoncent l'insuffisance. La FDSEA pointait que « 90 % des troupeaux attaqués le sont sur des parcelles protégées ». En cause : adaptabilité du loup qui apprend à contourner les clôtures, et aides sous-dimensionnées dans les départements nouvellement colonisés. Ce qui m'a marqué auprès des éleveurs, c'est l'impuissance face à un animal qu'on ne peut fondamentalement pas arrêter : c'est comme de construire des digues contre une rivière qui trouvera toujours le chemin. Gérer cette coexistence, c'est accepter une perte permanente, jamais une victoire définitive. Franchement, c'est le signal que ni les clôtures ni les chiens ne règlent vraiment le problème.

Indemnisation : des montants en hausse, des délais qui traînent#

En 2023, 4,7 millions d'euros ont été versés aux éleveurs victimes de prédation, pour 4 091 constats d'attaque. Les barèmes ont été revalorisés début 2024 : +33 % pour les ovins, +25 % pour les caprins. Une brebis tuée par un loup est indemnisée autour de 200 euros, un bélier reproducteur peut atteindre 800 euros.

Mais l'indemnisation ne couvre pas tout. Le stress du troupeau après une attaque provoque des avortements, des baisses de production laitière et une dispersion des animaux parfois mortelle (chutes de falaise en montagne). Ces « pertes indirectes » sont difficilement quantifiables et restent sous-compensées. Le Plan National d'Actions (PNA) loup 2024-2029 prévoit de réduire le délai d'indemnisation à un maximum de 125 jours, mais les éleveurs jugent ce délai encore trop long.

Tirs de défense et quota d'abattage : ce qui change#

Le quota d'abattage est calculé à hauteur de 19 % de la population estimée. Pour 2025, il a été fixé à 192 loups, contre 209 en 2024 (en raison de la baisse de l'estimation 2024). Mi-juillet 2025, 75 loups avaient déjà été tués par tirs dérogatoires, un rythme qui laissait présager un épuisement du quota avant la fin de l'estive.

Le tournant réglementaire majeur est intervenu en septembre 2025. Transposant le reclassement du loup par l'UE (d'espèce « strictement protégée » à « protégée », validé par le Parlement européen en mai 2025), l'État a annoncé qu'à partir de 2026, les éleveurs pourront abattre un loup sans autorisation préalable en cas d'attaque de leur troupeau. On passe d'un régime d'autorisations dérogatoires à un système déclaratif, une simplification réclamée de longue date par le monde agricole.

Un plan national sous tension#

Le PNA loup 2024-2029, adopté en février 2024 et coordonné par la préfète Fabienne Buccio, tente de tenir l'équilibre. Ses axes principaux :

  • Renforcer la protection des troupeaux : augmentation des aides aux mesures de protection, accompagnement technique renforcé dans les nouveaux départements de présence
  • Fiabiliser le suivi de population : amélioration des protocoles génétiques, transparence des données
  • Adapter le cadre juridique : simplification des tirs de défense, meilleure réactivité face aux situations d'urgence
  • Évaluer la viabilité à long terme : le MNHN et l'OFB ont produit un rapport d'expertise sur la viabilité de la population à l'horizon 2035. Les simulations montrent que la population peut évoluer à la hausse comme à la baisse, avec une probabilité non négligeable de déclin si le taux de prélèvement reste à 19 %

Le Groupe National Loup, qui réunit État, éleveurs, ONG, chasseurs et scientifiques, reste le lieu de confrontation entre deux visions difficilement réconciliables. D'un côté, les associations de protection de la nature dénoncent un assouplissement qui fragilise la conservation d'une espèce à peine rétablie. De l'autre, les éleveurs considèrent que les mesures actuelles sont structurellement insuffisantes face à un prédateur dont l'intelligence d'adaptation surpasse les dispositifs déployés.

La gestion du loup en France cristallise un conflit plus profond entre conservation de la biodiversité et survie économique du pastoralisme. Le déclin mondial des oiseaux, autre signal d'alarme sur l'état des ecosystemes, montre que cette tension ne concerne pas que les grands predateurs. Ce débat fait écho aux négociations internationales sur la protection des écosystèmes, comme celles du traité haute mer BBNJ, la question reste toujours la même : quel prix accorder à la coexistence ?

Sources#

JD

Jennifer D.

Journaliste d'investigation

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