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7 300 milliards contre la nature : qui paie ?

7 300 milliards contre la nature : qui paie ?

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

7 300 milliards de dollars par an. C'est le montant des flux financiers qui détruisent activement la nature dans le monde, selon le rapport IPBES publié le 8 février 2026 à Manchester. Adopté par 150 gouvernements, rédigé par 79 experts de 35 pays en trois ans de travail, le document décompose ce chiffre en deux blocs : 4 900 milliards proviennent du secteur privé, 2 400 milliards de subventions publiques. En face, 220 milliards sont consacrés à la conservation et à la restauration de la biodiversité. Ratio : 33 contre 1. Pour chaque dollar investi dans la protection de la nature, 33 dollars travaillent à sa destruction.

La question que ce rapport pose n'est pas nouvelle. Mais la réponse qu'il apporte, elle, est inédite : c'est la première fois qu'une instance intergouvernementale chiffre aussi précisément la contribution du secteur privé à l'effondrement du vivant. Et ce chiffrage met le doigt là où ça fait mal.

La thèse IPBES : le système économique détruit sa propre base#

Le rapport, intitulé officiellement "Évaluation méthodologique de l'impact et de la dépendance des entreprises vis-à-vis de la biodiversité", ne se contente pas de pointer les subventions publiques néfastes. C'est un réflexe ancien : accuser les gouvernements de subventionner la destruction, c'est facile, c'est vrai, et ça ne change rien depuis trente ans. L'originalité du texte de Manchester, c'est de retourner le projecteur vers le privé.

Sur les 7 300 milliards identifiés, les 4 900 milliards de flux privés correspondent aux investissements, financements et activités de secteurs à fort impact sur la nature : extraction minière, agriculture intensive, pêche industrielle, énergie fossile. Ces flux ne sont pas "néfastes" par intention. Ils le sont par effet. Un investissement dans un projet agro-industriel qui rase de la forêt tropicale ne se présente jamais comme un "flux destructeur". Il se présente comme un rendement.

Les 2 400 milliards restants relèvent de subventions publiques directes et indirectes : soutien aux combustibles fossiles (entre 440 et 1 260 milliards selon les estimations du rapport), subventions agricoles (entre 520 et 851 milliards), aides à la pêche industrielle. Des chiffres que l'on retrouve, formulés différemment, dans les travaux du FMI et de la Banque mondiale. Ce que l'IPBES ajoute, c'est l'agrégation : les deux faces du même problème, public et privé, mises bout à bout pour la première fois.

Depuis 1992, la richesse produite par habitant a doublé dans le monde. Dans la même période, le capital naturel a chuté de 40 %. Le rapport le formule sans détour : l'augmentation de la prospérité humaine s'opère au détriment direct du vivant. Ce n'est pas une corrélation, c'est un transfert. J'ai couvert suffisamment de sommets internationaux pour savoir que ce genre de formulation ne passe pas par hasard le filtre de 150 délégations gouvernementales. Si c'est écrit dans le texte adopté, c'est que personne n'a trouvé d'argument crédible pour le contester.

L'antithèse : le secteur privé dit qu'il agit#

Face à ce type de rapport, la réponse du monde économique suit un schéma devenu prévisible. Les grandes entreprises publient des rapports de durabilité, adhèrent à des coalitions (TNFD, SBTn, Global Compact), et revendiquent des engagements. Les banques adoptent des cadres d'analyse du risque environnemental. Les fonds d'investissement créent des lignes "vertes".

Le rapport IPBES démolit cette façade en une statistique : moins de 1 % des entreprises cotées qui publient des rapports de durabilité évaluent réellement leurs impacts sur la biodiversité. Moins de 1 %. Les autres publient des pages sur le carbone, sur l'eau, sur les déchets, mais la biodiversité reste un angle mort. On parle de "nature" dans les rapports annuels, on met des photos de forêts sur les couvertures, et on continue à investir dans des chaînes d'approvisionnement qui déforestent.

Sur le front financier, le constat est similaire. Seules 8 banques centrales dans le monde, dont la Banque centrale européenne, ont analysé l'exposition de leurs institutions financières aux dépendances à la biodiversité. Huit. Sur 200 pays. Le système financier mondial fonctionne en ignorant un risque systémique que l'IPBES qualifie désormais de menace pour la stabilité économique globale.

Le rapport mentionne aussi, et c'est un point que j'ai rarement vu dans un document intergouvernemental de cette envergure, que le lobbying des entreprises contribue activement au maintien des subventions néfastes à la nature. C'est une accusation directe, et elle figure dans un texte validé par 150 gouvernements. Je ne sais pas si c'est du courage ou de la résignation, mais le fait est là : l'IPBES dit noir sur blanc que les entreprises ne se contentent pas de profiter du système, elles le verrouillent.

COP16 : quand les promesses se fracassent sur le réel#

L'accord de Kunming-Montréal, adopté en décembre 2022, avait fixé un objectif ambitieux avec sa Cible 18 : réduire les subventions néfastes à la biodiversité d'au moins 500 milliards de dollars par an d'ici 2030. Quatre ans après, où en est-on ?

La COP16, qui s'est tenue à Cali en octobre-novembre 2024, devait être le moment de vérité. Les résultats sur la Cible 18 ont été quasi nuls. Presque aucun État n'a présenté de mesures concrètes de réduction des subventions néfastes dans ses plans d'action nationaux. La conférence s'est terminée sans accord sur le mécanisme de financement. Suspendue, en réalité. Les délégations sont reparties sans avoir tranché.

C'est dans ce contexte que le rapport IPBES de février 2026 prend tout son poids. Il ne s'adresse pas qu'aux gouvernements : il interpelle directement les entreprises, les investisseurs, les banques centrales. Plus de 100 actions concrètes sont listées, sur quatre niveaux d'intervention. Mais combien seront mises en œuvre ? Après avoir couvert la COP16, je n'ai plus beaucoup d'illusions sur la capacité des textes internationaux à changer les comportements quand les intérêts financiers s'y opposent frontalement. Le rapport est solide, la science est là, les chiffres sont documentés. Mais 7 300 milliards de dollars de flux, ça représente des millions d'emplois, des centaines de lobbies, des dizaines de gouvernements qui dépendent de ces recettes. Réformer ça en quatre ans, d'ici 2030, c'est un pari que personne ne tient vraiment.

Ce que les chiffres ne disent pas#

14 services écosystémiques sur 18 sont en déclin, selon les travaux de l'IPBES depuis 2019, réaffirmés dans le rapport 2026. Pollinisation, régulation climatique, qualité de l'eau, fertilité des sols : les fondations biologiques de l'économie mondiale se dégradent pendant que les tableaux de bord financiers affichent des records.

Le rapport propose des outils : BIO-ID, ENCORE, TNFD, SBTn, diagnostics biodiversité. Des cadres méthodologiques existent. Le problème n'est pas l'absence d'outils, c'est l'absence de volonté de les utiliser à grande échelle. Quand 99 % des entreprises cotées ne mesurent même pas leur impact sur le vivant, le problème n'est pas technique.

Les négociations internationales sur l'environnement butent toutes sur le même mur : celui des intérêts économiques à court terme face aux réalités écologiques à long terme. Le MACF européen a montré qu'il était possible d'imposer un prix au carbone aux frontières. Sur la biodiversité, rien d'équivalent n'existe. Pas de prix, pas de mécanisme, pas de contrainte. Juste des rapports, des engagements volontaires, et 33 dollars de destruction pour chaque dollar de protection.


Sources#

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