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SNBC 3 : le HCC doute que la France tienne le cap

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

La France s'est engagée à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 50 % d'ici 2030 par rapport à 1990. Le 12 mars 2026, le Haut Conseil pour le climat (HCC) a rendu son avis sur le projet de troisième Stratégie nationale bas-carbone (SNBC 3), le document censé organiser cette descente. Le verdict est sec : les objectifs sont là, les moyens non.

Pour respecter le troisième budget carbone, les émissions brutes doivent baisser d'environ 4,5 % par an entre 2025 et 2028. En 2024, la baisse réelle était de 1,8 %. En 2025, le Citepa l'estime à 1,6 %. On est deux à trois fois en dessous du rythme nécessaire. Et personne dans la chaîne de commandement ne semble pressé de combler l'écart.

Le problème n'est pas l'ambition, c'est l'exécution#

La SNBC 3, publiée le 12 décembre 2025, fixe un calendrier de sortie des énergies fossiles : charbon en 2030, pétrole entre 2040 et 2045, gaz fossile en 2050. Elle vise la neutralité carbone en 2050. Sur le papier, c'est cohérent avec l'Accord de Paris et les engagements européens.

Le HCC ne conteste pas l'ambition du texte. Ce qu'il conteste, c'est l'absence de feuille de route opérationnelle pour y arriver. Jean-François Soussana, président du HCC, a résumé la situation devant la presse le 12 mars : "La question de la crédibilité se pose." Le Conseil demande au gouvernement de définir "une feuille de route précise pour la sortie des énergies fossiles" avec "les modalités pour chaque secteur", et de l'articuler avec la planification budgétaire.

Dit autrement : la SNBC 3 existe, mais il manque le mode d'emploi. Et le budget pour le financer.

Transports et bâtiments : les deux boulets#

Les données du Citepa pour 2025 sont parlantes. Les émissions globales ont baissé de 1,6 %, soit 5,8 millions de tonnes de CO2 équivalent en moins, pour atteindre 363,4 Mt. Le rythme s'effondre par rapport à 2022 (-3,9 %) et surtout 2023 (-6,8 %), selon la Banque des Territoires. La trajectoire vers -50 % en 2030 s'éloigne, année après année.

Deux secteurs concentrent le retard.

Le transport, premier émetteur de gaz à effet de serre en France, n'a réduit ses émissions que de 1,4 % en 2025. L'objectif de la SNBC 3 est de 5 % par an. Le rapport est de un à trois et demi. L'électrification du parc automobile progresse, mais le trafic routier ne diminue pas. La mobilité décarbonée reste marginale en dehors des grandes métropoles. Le HCC pointe que la SNBC 3 prévoit de "maîtriser la demande" dans le transport aérien, sans expliquer comment.

Le bâtiment est encore pire : 1 % de baisse en 2025, contre un objectif de 7 %. La rénovation énergétique des logements, annoncée depuis des années comme la priorité du quinquennat, avance au compte-gouttes. Les coups de rabot successifs sur MaPrimeRénov', le budget 2026 du Fonds Vert amputé de plusieurs centaines de millions d'euros : les signaux budgétaires contredisent les objectifs affichés.

Seule l'industrie manufacturière sauve la face, avec -3,4 % en 2025. Mais cette baisse tient en partie au ralentissement de l'activité économique, pas seulement à la décarbonation. L'INSEE le confirme : la conjoncture industrielle explique une part significative de la réduction.

Agriculture : le tabou du cheptel#

Le HCC réserve une critique particulière au traitement de l'agriculture dans la SNBC 3. Le projet prévoit que le secteur émette encore 43 Mt de CO2 équivalent en 2050, soit plus de la moitié de ses émissions actuelles. C'est le secteur où la réduction attendue est la plus faible.

J'ai interviewé un chercheur de l'INRAE en janvier, spécialisé en émissions agricoles. Sa réaction, en lisant les projections de la SNBC 3 : "On a décidé que l'agriculture ne changerait pas." Le mot est dur, mais les chiffres lui donnent raison. Les émissions de méthane liées à l'élevage, qui représentent la majorité des émissions agricoles, ne baisseront significativement qu'avec une réduction du cheptel bovin ou un changement des régimes alimentaires. Le HCC pointe un "manque de transparence" sur ces deux paramètres : les hypothèses d'évolution du cheptel et des régimes alimentaires ne sont pas publiées dans le projet de SNBC 3. On fixe un objectif d'émissions sans dire ce qu'on change dans la ferme.

C'est un angle mort politique, pas technique. Personne ne veut ouvrir le dossier du cheptel à un an des élections. Et les organisations agricoles bloquent toute discussion qui ressemble à une injonction de produire moins.

Puits de carbone et biomasse : les paris risqués#

La SNBC 3 repose sur deux hypothèses fortes pour atteindre la neutralité en 2050 : le développement de puits de carbone technologiques (capture et stockage de CO2) et une mobilisation accrue de la biomasse. Le HCC émet des réserves sur les deux.

Les puits technologiques n'existent pas encore à l'échelle prévue. Le captage et stockage géologique du CO2 (CCS) est testé sur quelques sites pilotes en Europe, mais aucune installation industrielle ne fonctionne en France à ce jour. Parier sur une technologie non déployée à l'échelle industrielle pour combler l'écart entre les émissions résiduelles et la neutralité carbone en 2050, alors que les premiers démonstrateurs ne sont même pas financés, c'est inscrire un chèque sans provision dans le bilan carbone national.

Sur la biomasse, le problème est différent. La SNBC 3 prévoit un recours massif à la biomasse pour le chauffage, l'industrie et les carburants. Le HCC s'interroge sur la compatibilité de cette demande avec la préservation des forêts et des sols, qui sont eux-mêmes des puits de carbone naturels. Si on brûle plus de bois qu'on n'en fait pousser, le puits naturel se transforme en source.

Sur ce point, j'ai du mal à voir comment les deux objectifs (mobiliser la biomasse et renforcer les puits naturels) peuvent tenir ensemble sans des arbitrages que personne ne pose sur la table.

La déconnexion entre stratégie et budget#

Le HCC insiste sur un point rarement mentionné dans le débat public : la SNBC 3 n'a pas de traduction budgétaire. Le Conseil demande que la feuille de route de mise en œuvre soit "articulée avec la planification budgétaire". Autrement dit, il faut que les lois de finances reflètent les engagements climatiques.

Or, c'est l'inverse qui se produit. Le gouvernement jure que la transition écologique reste une priorité. En réalité, le budget 2026 a coupé dans les crédits qui la financent. Le Fonds Vert, principal outil de financement des collectivités pour les projets climat, a été réduit. Le bonus écologique pour les véhicules électriques a été raboté. Les aides à la rénovation énergétique sont sous-financées par rapport au rythme nécessaire.

Selon le ministère de la Transition écologique, atteindre les objectifs de la SNBC 3 permettrait à la France d'économiser entre 22 et 39 milliards d'euros d'importations d'énergies fossiles d'ici 2030. Le retour sur investissement est positif. Mais il suppose un investissement initial que l'État refuse de programmer.

La PPE 2026-2035, publiée le 13 février 2026, est censée compléter la SNBC 3 sur le volet énergétique. Le HCC note que les deux documents ne sont pas suffisamment coordonnés, et que la sortie des fossiles manque de jalons intermédiaires concrets. Un calendrier de sortie sans budget, c'est un vœu pieux.

Et maintenant ?#

La SNBC 3 doit être publiée par décret d'ici mai 2026. Le HCC a rendu son avis. Le Conseil national de la transition écologique aussi. Il ne reste que la décision politique.

Le vrai test ne sera pas la publication du décret. Il sera dans la loi de finances 2027, dans les arbitrages entre autoroutes et lignes ferroviaires, entre primes à la rénovation et cadeaux fiscaux au diesel. Les promesses climatiques de la France sont écrites. Le GIEC a fourni la science, le HCC le diagnostic. Ce qui manque, c'est la volonté de financer la trajectoire qu'on s'est fixée.

À 4,5 % de baisse par an nécessaire et 1,6 % de baisse réelle, l'écart n'est pas un détail comptable. C'est une impasse politique.

Sources#

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