Selon le dernier rapport de l'EFSA, 1 443 détections de H5N1 hautement pathogène ont été enregistrées dans 26 pays entre le 6 septembre et le 14 novembre 2025. Quatre fois plus que sur la même période en 2024. Le chiffre le plus élevé depuis 2016. Et pendant que la France célèbre le succès de sa campagne de vaccination des canards, plus de 10 000 grues cendrées sont mortes en Allemagne. Personne ne vaccine les grues.
La thèse : la vaccination a tout changé#
Les données publiques racontent une victoire. Lors de la première campagne vaccinale, 61 millions de canards ont reçu 51 millions de doses, avec une couverture supérieure à 95 % selon l'Anses. Le contraste avec la période pré-vaccinale est net. La saison 2021-2022 avait provoqué environ 1 300 foyers en élevage, 22 millions de volailles abattues et un coût estimé à 1,1 milliard d'euros selon Futura. Après vaccination, le nombre de foyers est tombé à une dizaine par saison, d'après les données de vih.org.
Le ministère de l'Agriculture recense, au 20 mars 2026, 121 foyers en élevages commerciaux et 30 en basses-cours, répartis sur 25 départements. C'est beaucoup. Mais rapporté au volume total du cheptel avicole français et à l'intensité de la circulation virale en Europe (2 896 détections totales dont 442 en élevages domestiques et 2 454 en faune sauvage dans 29 pays, selon l'EFSA), la France contient mieux que la plupart de ses voisins.
La filière avicole s'en sort. Les éleveurs respirent. Les abattages préventifs massifs ont quasiment disparu. Sur ce point, pas de contestation possible.
L'antithèse : la faune sauvage crève en silence#
Pendant ce temps, les données européennes racontent autre chose. L'EFSA comptabilise 503 foyers en élevages et 4 060 cas en faune sauvage au 20 janvier 2026 dans 29 pays. Le rapport est de un pour huit. Huit oiseaux sauvages touchés pour un foyer d'élevage détecté.
En Allemagne, le H5N1 a frappé les grues cendrées avec une violence que les ornithologues n'avaient pas anticipée. Selon Ornithomedia, plus de 10 000 carcasses ont été retrouvées, avec des estimations allant jusqu'à 20 000 morts. En France, le Grand Est a perdu environ 6 500 grues cendrées, dont à peu près 4 500 au seul lac du Der, d'après les comptages croisés d'Ornithomedia et de la LPO. Une étude serbe a confirmé que les grues sont particulièrement sensibles au H5N1.
J'ai appelé un ornithologue de la LPO Champagne-Ardenne en janvier. Il m'a décrit des champs entiers couverts de cadavres de grues autour du Der. Sa voix tremblait. Ce n'est pas un militant, c'est un scientifique de terrain habitué aux comptages. Il m'a dit qu'en vingt ans de suivi, il n'avait jamais vu ça.
Le déclin mondial des oiseaux n'a pas attendu le H5N1 pour s'accélérer. Mais l'influenza aviaire y ajoute une couche de mortalité brutale, concentrée sur des espèces déjà fragilisées par la perte d'habitat.
Ce que les zones humides ont à voir là-dedans#
Voilà où le débat se complique, et où j'ai moins de certitudes que sur la partie vaccination.
La FAO considère le canard colvert comme un réservoir prioritaire du virus, avec environ 9 millions d'individus en Europe occidentale. Un oiseau infecté mais asymptomatique peut parcourir 300 à 2 900 kilomètres selon les estimations de la FAO, dispersant le virus sur l'ensemble de ses routes migratoires. Le mécanisme de transmission est documenté (PMC 2709837) : quand les zones humides s'assèchent, les oiseaux d'eau se concentrent sur les points d'eau restants, et la densité accrue accélère la transmission.
Or les zones humides disparaissent. 400 millions d'hectares perdus depuis 1970 à l'échelle mondiale selon le rapport Ramsar 2025. Elles disparaissent trois fois plus vite que les forêts, d'après l'UICN. En France, 50 % ont été détruites entre 1960 et 1990, soit 2,5 millions d'hectares en un siècle selon zones-humides.org.
Les chiffres récents ne sont pas plus rassurants. Le CGDD constate que 41 % des sites emblématiques français se sont dégradés entre 2010 et 2020. Eaufrance établit que 89 % des évolutions observées sur cette période sont liées au changement climatique. La sécheresse qui frappe l'Europe depuis plusieurs années aggrave le phénomène : moins d'eau dans les marais, plus d'oiseaux sur moins de surface, plus de contacts, plus de virus.
C'est un cercle. Le réchauffement assèche les zones humides. L'assèchement concentre les oiseaux. La concentration propage le H5N1. Et on vaccine les canards d'élevage en espérant que ça réglera le problème.
Le financement de la vaccination, un signal politique#
La troisième campagne vaccinale est en cours. Mais l'État a réduit sa prise en charge à 40 % du coût, contre 85 % lors de la première campagne, selon La France Agricole. Le signal est limpide : le gouvernement considère que la crise est sous contrôle et que la filière peut absorber la charge.
Sur les élevages, c'est probablement vrai. Mais la vaccination ne protège que les canards domestiques. Elle ne protège ni les grues cendrées, ni les cygnes, les oies sauvages, les sternes ou les mouettes. Et elle ne protège pas les 35 % de zones humides perdues entre 1970 et 2015.
(Je repense à ce que m'a dit l'ornithologue du Der. Il ne demandait pas de vacciner les grues. Il demandait qu'on arrête d'assécher les endroits où elles se posent. Que les étangs où elles hivernent ne soient pas vidés pour irriguer du maïs en été. Que la politique de l'eau et la politique sanitaire aviaire se parlent, au moins une fois.)
Le cas humain, traité avec prudence#
Environ 130 cas humains de H5N1 ont été signalés à l'OMS entre 2022 et 2025, dont 70 aux États-Unis en 2024. Zéro cas en France. Le risque zoonotique existe mais reste contenu. Ce n'est pas le sujet de cet article, et la dimension pandémique mérite un traitement séparé, pas un paragraphe coincé entre deux sections sur les canards.
Où je me situe dans ce débat#
La vaccination fonctionne pour ce qu'elle est censée faire : protéger les élevages. C'est un fait. Mais présenter la vaccination comme la réponse à la grippe aviaire, c'est répondre à la moitié de la question. L'autre moitié, celle qui concerne la faune sauvage, les corridors migratoires et les zones humides en voie de disparition, n'a pas de vaccin.
Les espèces que la France prétend protéger au titre de la sixième extinction de masse meurent par milliers sur les berges d'un lac champenois. Et la réponse politique se limite à financer 40 % d'un vaccin pour canards.
Il y a un mot pour ça. Ce n'est pas une stratégie. C'est un pansement.
Sources#
- EFSA - Avian influenza: enhanced surveillance and strict biosecurity needed as detections surge
- Ministère de l'Agriculture - Influenza aviaire : la situation en France
- Ornithomedia - Pourquoi les grues cendrées sont-elles particulièrement touchées par la grippe aviaire
- UICN France - Les zones humides disparaissent trois fois plus vite que les forêts
- Eaufrance - L'état des milieux humides
- PMC 2709837 - Waterfowl, wetlands and avian influenza transmission







