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Espèces envahissantes : 1,4 Md€/an de dégâts en France

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

1,2 milliard d'euros minimum en 25 ans, et probablement beaucoup plus. Selon les données compilées par l'équipe InvaCost de l'université de Rennes 1 et publiées dans la revue NeoBiota en 2021, les espèces exotiques envahissantes en France ont généré entre 1,2 et 10,6 milliards d'euros de coûts entre 1993 et 2018. Ce chiffre est une estimation basse : l'étude ne couvre qu'une centaine d'espèces sur les 2 750 identifiées comme introduites sur le territoire métropolitain et ultramarin.

Le problème est simple à énoncer et difficile à visualiser. Des espèces animales et végétales, introduites volontairement ou par accident sur le territoire français, se reproduisent, s'installent et détruisent les écosystèmes locaux. Elles tuent des espèces indigènes, colonisent les cours d'eau, ravagent les cultures, propagent des maladies. Et la facture, personne ne la regarde vraiment.

Le moustique tigre à 410 millions, et ce n'est que le début#

Les données publiques racontent autre chose que le discours ambiant sur la biodiversité en péril. Elles racontent une facture concrète, sectorielle, chiffrable.

Le moustique tigre (Aedes albopictus), arrivé en France métropolitaine en 2004, est aujourd'hui implanté dans 78 départements. Selon les données compilées par le CNRS et reprises dans la base InvaCost, son coût cumulé pour la France atteint 410 millions d'euros. Ce montant inclut la surveillance entomologique, les campagnes de démoustication, la prise en charge sanitaire des cas de dengue et de chikungunya autochtones. En 2024, la France a recensé 83 cas de dengue autochtone (un record) et plus de 4 600 cas importés. Le moustique tigre n'est pas un problème tropical. C'est un problème français, quotidien, qui touche Montpellier autant que Nice.

Le frelon asiatique (Vespa velutina), détecté pour la première fois en Lot-et-Garonne en 2004, a colonisé la quasi-totalité du territoire en moins de vingt ans. Une étude du CNRS de 2020 estimait le coût de lutte à 23 millions d'euros entre 2006 et 2015. Mais ce chiffre ne prend pas en compte les pertes apicoles. Les apiculteurs que j'ai interrogés dans le Gers, en novembre dernier, parlent de 30 à 40 % de pertes de colonies dans certains ruchers exposés. Un apiculteur m'a montré ses pièges : "On en attrape 200 par semaine en saison. Et ça ne suffit pas." Le frelon décime les pollinisateurs, et avec eux une partie de la production agricole qui en dépend.

La jussie, plante aquatique originaire d'Amérique du Sud, a envahi le marais Poitevin, les étangs des Landes, la Brenne. Dans le seul marais Poitevin, le contrôle de cette plante a coûté 4 millions d'euros sur vingt ans. Les dommages totaux y sont estimés à 82 millions d'euros. La jussie étouffe les plans d'eau, bloque la navigation, asphyxie la faune aquatique. Et elle repousse. Toujours.

2 750 espèces introduites, et personne ne sait combien coûtent les 2 650 autres#

Ce que les chiffres ne disent pas : l'écrasante majorité des espèces exotiques présentes en France n'a jamais fait l'objet d'une évaluation économique. L'étude InvaCost couvre une centaine d'espèces. Il en reste 2 650 pour lesquelles on n'a aucune donnée de coût. L'équipe du professeur David Renault, qui a piloté l'étude française, estime qu'au moins 3 milliards d'euros supplémentaires devraient être ajoutés si l'on extrapolait les coûts documentés pour des espèces similaires dans d'autres pays européens.

Le rapport de l'IPBES publié en septembre 2023 donne l'échelle mondiale : 423 milliards de dollars par an de coûts liés aux espèces invasives, un montant qui a quadruplé chaque décennie depuis 1970. Les 86 experts de 49 pays qui ont produit ce rapport, après avoir analysé plus de 13 000 documents, concluent que les espèces exotiques envahissantes ont contribué à 60 % des extinctions mondiales documentées. Dans 16 % des cas, elles étaient le seul facteur d'extinction.

En Europe, la facture atteint 116 milliards d'euros sur la période 1960-2020. La France est le troisième pays européen le plus touché financièrement, derrière le Royaume-Uni et l'Allemagne.

La réglementation existe, mais elle court après le problème#

Le règlement européen n° 1143/2014 interdit l'importation, le transport, la commercialisation et l'introduction dans le milieu naturel des espèces inscrites sur la liste des espèces préoccupantes pour l'Union. Cette liste, mise à jour régulièrement, comptait 88 espèces en 2022 après l'ajout de 22 nouvelles entrées. La France a sa propre stratégie nationale, publiée en 2017, et l'OFB (Office français de la biodiversité) coordonne les actions de surveillance et de gestion.

Sur le papier, le dispositif est complet. Dans les faits, il arrive trop tard.

Le frelon asiatique a mis vingt ans à coloniser le territoire avant qu'une stratégie nationale ne soit formalisée. La jussie prolifère depuis les années 1990 dans les zones humides françaises. Le ragondin cause des dégâts aux berges et aux cultures depuis des décennies, pour un coût jamais consolidé au niveau national. Quand une espèce est inscrite sur une liste réglementaire, elle a déjà pris racine. La fenêtre d'éradication est passée. Il ne reste que la gestion, qui coûte cher et ne résout rien.

L'OFB le reconnaît dans ses publications : la prévention est l'approche la plus efficace et la moins coûteuse, mais c'est aussi celle qui reçoit le moins de moyens. Le Centre de ressources sur les espèces exotiques envahissantes, hébergé par l'OFB et le MNHN, centralise les données et accompagne les gestionnaires. Sauf que les collectivités locales, en première ligne pour gérer les invasions, n'ont ni les budgets ni l'expertise pour agir vite.

La biodiversité locale trinque en silence#

Les chiffres économiques ne captent qu'une fraction du problème. L'impact écologique est plus profond et plus difficile à monétiser.

En France métropolitaine, les espèces exotiques envahissantes sont identifiées comme une cause directe de déclin de la biodiversité. L'écrevisse de Louisiane a quasiment éliminé l'écrevisse à pattes blanches dans la plupart des cours d'eau où elle s'est installée. Le vison d'Amérique menace le vison d'Europe, déjà classé en danger critique par l'UICN. La renouée du Japon, présente sur les berges de milliers de cours d'eau, empêche la régénération de la végétation indigène et modifie la structure des sols.

J'ai passé une matinée avec un technicien de rivière dans le Béarn, en octobre. Il m'a montré un tronçon de gave où la renouée forme un mur continu sur 800 mètres. "On la fauche, elle repousse en deux semaines. On la bâche, elle perce. On a essayé l'injection d'herbicide dans les tiges, ça marche sur le moment, mais l'année suivante elle revient par les rhizomes." Il a hésité, puis ajouté : "Honnêtement, on gère la défaite." Cette phrase m'est restée.

Les sols eux-mêmes subissent les conséquences. Certaines espèces végétales envahissantes modifient la chimie des sols, rendant la recolonisation par les espèces indigènes plus difficile après leur éventuel retrait. Le rapport IPBES de 2023 souligne que ces impacts sur les écosystèmes sont souvent irréversibles à l'échelle humaine.

La facture va augmenter, pas diminuer#

Le changement climatique accélère les invasions. Des espèces tropicales autrefois limitées par le froid s'installent en métropole à mesure que les températures montent. Le moustique tigre en est l'exemple le plus visible. Le réchauffement des eaux facilite l'installation d'espèces marines exotiques en Méditerranée. Le commerce international, avec ses conteneurs et ses ballasts, reste le vecteur principal d'introduction.

Selon le rapport sénatorial de décembre 2022 sur les espèces exotiques envahissantes, les moyens alloués à la prévention et à la détection précoce sont "notoirement insuffisants". Le rapport recommandait un renforcement des contrôles aux frontières, une meilleure coordination entre les agences, et des budgets dédiés pour les collectivités. Trois ans plus tard, l'essentiel de ces recommandations attend encore d'être mis en œuvre.

Les quatre secteurs les plus touchés restent la santé (288 millions d'euros de coûts documentés), l'agriculture (229 millions), les services publics et privés (204 millions) et un ensemble de secteurs mixtes (379 millions). Ces montants, compilés par le CNRS à partir de la base InvaCost, ne reflètent que les coûts documentés. La réalité est au-dessus.

J'hésite encore à utiliser le mot "crise", parce qu'il est galvaudé. Mais quand un phénomène coûte des milliards, s'accélère, et qu'on n'a ni les moyens de l'arrêter ni ceux de le quantifier correctement, il faut bien l'appeler quelque chose.

La France compte 548 espèces exotiques envahissantes identifiées en 2020, dont 70 % en outre-mer. Ce nombre augmente chaque année. Les coûts aussi. Et la capacité à les absorber, pas du tout.

Sources#

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