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Éolien en mer en France : cap sur les 18 GW en 2035

Par Julien P.

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480 MW en 2022, près de 1 500 MW fin 2024, objectif 18 000 MW en 2035. En trois ans, la France est passée de zéro à trois parcs éoliens offshore opérationnels. Et la cadence doit encore s'accélérer : pour atteindre les 18 GW visés à l'horizon 2035, puis 45 GW en 2050, il faudra attribuer, construire et raccorder l'équivalent d'un nouveau parc tous les six mois pendant la prochaine décennie. Un défi industriel, maritime et politique sans précédent.

J'ai épluché les chiffres d'installation du Royaume-Uni comparés à ceux de la France : de 2012 à 2019, l'UK a installé 8,2 GW en sept ans. La France, sur le même intervalle, zéro GW. C'est une différence de trajectoire béante. Et la raison n'est pas technique, c'est administrative. RTE France met 10-12 ans pour raccorder un parc. Le UK, 5-6 ans.

Trois parcs en service : le bilan des pionniers#

Saint-Nazaire : le premier de la classe#

Mis en service fin 2022 au large de la Loire-Atlantique, le parc de Saint-Nazaire est le premier parc éolien en mer de France. Ses 80 éoliennes Haliade 150 de General Electric (6 MW unitaires) développent une puissance installée de 480 MW, de quoi alimenter l'équivalent de 700 000 habitants en électricité.

Après trois ans d'exploitation, le bilan est positif. Selon les données de RTE, le facteur de charge du parc dépasse régulièrement les 40 %, un niveau comparable aux meilleurs parcs européens. L'opérateur EDF Renouvelables a confirmé que le parc était « en vitesse de croisière », avec un taux de disponibilité supérieur à 95 %.

Saint-Brieuc : le plus controversé#

Le parc de la baie de Saint-Brieuc, en Bretagne, est entré en service en mai 2024 après un chantier marqué par de vives oppositions locales (impact sur la pêche, nuisances visuelles, controverses environnementales). Ses 62 éoliennes Siemens Gamesa de 8 MW chacune produisent une puissance totale de 496 MW.

Malgré les polémiques, le parc de Saint-Brieuc illustre un constat récurrent dans l'éolien offshore : les craintes préalables s'atténuent une fois les machines en fonctionnement. Les études de suivi environnemental, obligatoires pendant toute la durée d'exploitation, n'ont pas révélé d'impact majeur sur la faune marine à ce stade.

Fécamp : la Normandie entre en jeu#

Le parc de Fécamp, au large de la Seine-Maritime, a été inauguré en 2024 avec 71 éoliennes de 7 MW pour une puissance totale de 498 MW. Il alimente l'équivalent de 770 000 personnes en électricité. C'est le troisième parc éolien en mer français, et le premier en Normandie.

Le bilan chiffré fin 2024#

ParcMise en serviceÉoliennesPuissanceÉquivalent foyers
Saint-Nazaire202280 (6 MW)480 MW700 000
Saint-Brieuc202462 (8 MW)496 MW790 000
Fécamp202471 (7 MW)498 MW770 000
Total opérationnel,2131 474 MW2,26 millions

Sources : RTE, Mer et Marine, Connaissance des énergies.

Le pipeline : 4,8 GW attribués, des dizaines en projet#

Les parcs en construction (2025-2027)#

Quatre parcs supplémentaires sont en phase de construction avancée :

  • Courseulles-sur-Mer (Calvados) : 448 MW, mise en service prévue 2025-2026. C'est le quatrième parc d'éolien posé en France.
  • Îles d'Yeu et Noirmoutier (Vendée) : 496 MW, mise en service 2025-2026. Deuxième parc sur la façade atlantique.
  • Dieppe-Le Tréport (Seine-Maritime) : 496 MW, construction lancée. Mise en service 2027.
  • Dunkerque : 600 MW, plus gros projet attribué à ce jour. Mise en service 2028.

Au total, fin 2025, la France dispose d'environ 4,84 GW de projets attribués (en service, en construction ou en pré-construction).

L'AO10 : le mégaappel d'offres qui change la donne#

Pour combler l'écart entre les 4,84 GW attribués et l'objectif de 18 GW en 2035, le gouvernement a lancé un dixième appel d'offres (AO10) d'une ampleur inédite : 8 à 10 GW de capacité à attribuer à l'automne 2026. C'est plus que la totalité des projets lancés depuis 2012.

L'AO10 portera sur plusieurs façades maritimes (Manche, Atlantique, Méditerranée) et pourra inclure des projets d'éolien flottant. La révision de la Programmation Pluriannuelle de l'Énergie (PPE), finalisée en 2025, a confirmé ces objectifs et structure le calendrier des prochains appels d'offres.

L'éolien flottant : la révolution technologique#

Pourquoi le flottant change tout#

L'éolien posé (fondé dans le fond marin) est limité aux profondeurs inférieures à 50 mètres. Or, une grande partie du littoral français, notamment en Méditerranée et sur la façade atlantique sud, dépasse cette limite. L'éolien flottant, où les turbines sont montées sur des structures amarrées au fond marin par des câbles, permet d'accéder à des zones plus profondes et plus venteuses.

C'est aussi un avantage en termes d'acceptabilité : les parcs flottants peuvent être installés plus loin des côtes (15 à 40 km), ce qui réduit l'impact visuel, l'un des principaux motifs d'opposition.

Les fermes pilotes françaises#

La France a lancé trois fermes pilotes d'éolien flottant en Méditerranée, issues d'un appel à projets ADEME de 2015 :

Golfe du Lion (EFGL), au large de Leucate et du Barcarès, cette ferme de 3 éoliennes de 10 MW sur flotteurs semi-submersibles Principle Power a été entièrement installée en septembre 2025. Située à 16 km des côtes, elle couvrira les besoins en électricité de plus de 50 000 habitants. C'est la première ferme éolienne flottante commerciale de France.

Groix et Belle-Île, le projet, porté par Shell, a été abandonné en 2024 pour des raisons économiques. Un nouveau projet baptisé Pennavel a été retenu pour remplacer cette ferme pilote, avec une mise en service prévue ultérieurement.

Provence Grand Large, au large de Port-Saint-Louis-du-Rhône, cette ferme pilote de 3 éoliennes de 8,4 MW est en cours d'installation. Elle utilise la technologie de flotteur TLP (Tension Leg Platform) de SBM Offshore.

Le potentiel français#

Avec ses 11 millions de km2 de Zone Économique Exclusive (deuxième mondiale) et quatre façades maritimes, la France dispose du plus grand potentiel éolien offshore d'Europe. L'éolien flottant pourrait à terme représenter la majorité de la capacité installée, notamment sur les façades méditerranéenne et atlantique.

18 GW en 2035 : le calcul est-il tenable ?#

L'équation industrielle#

Pour passer de 1,5 GW opérationnels fin 2024 à 18 GW en 2035, la France doit installer environ 1,5 GW par an en moyenne, soit l'équivalent d'un parc type Saint-Brieuc tous les quatre mois. C'est un rythme que le Royaume-Uni a atteint (14,7 GW installés fin 2024), mais que la France n'a jamais connu. Ce qui me frappe en relisant les données RTE, c'est que le délai administratif n'a pas baissé depuis 2015. Le Royaume-Uni a résolu ce problème par la dérégulation, nous on l'a résolu par... rien encore. C'est la question centrale, mais elle n'est jamais formulée clairement dans les débats politiques.

Mise à jour PPE 2026 : la Programmation pluriannuelle de l'énergie a depuis révisé l'objectif éolien offshore à 15 GW en 2035, contre 18 GW initialement. Le SER (Syndicat des Énergies Renouvelables) a contesté ce recul, estimant qu'il met en danger les objectifs de décarbonation.

L'enjeu est autant industriel que réglementaire. Un parc éolien offshore met actuellement 10 à 12 ans entre l'appel d'offres et la mise en service. Pour atteindre même les 15 GW révisés en 2035, les projets doivent être attribués avant 2027, d'où l'importance critique de l'AO10.

Les retombées économiques#

Selon le rapport 2025 de l'Observatoire des énergies de la mer (MerEnergies), la filière EMR (énergies marines renouvelables) française représente déjà :

  • 7 000 emplois directs dans la fabrication, l'installation et la maintenance
  • 23 sites industriels dédiés (usines de pales, de nacelles, de fondations)
  • 2,5 milliards d'euros investis dans les infrastructures portuaires

L'objectif de 18 GW pourrait générer jusqu'à 20 000 emplois directs et indirects d'ici 2035, avec des bassins d'emploi concentrés à Saint-Nazaire, Cherbourg, Le Havre et Port-la-Nouvelle.

Le raccordement : le goulot d'étranglement#

RTE (Réseau de Transport d'Électricité) doit construire un réseau de raccordement sous-marin inédit par son ampleur. Chaque parc nécessite des câbles sous-marins à haute tension (225 ou 400 kV), un poste de transformation en mer et un raccordement au réseau terrestre. Le coût du raccordement représente 20 à 30 % du coût total d'un parc.

Pour les parcs futurs, RTE développe un concept de « hubs en mer » : des plateformes de raccordement mutualisées entre plusieurs parcs, qui permettront de réduire les coûts et l'empreinte environnementale des câbles sous-marins.

Les défis à surmonter#

L'acceptabilité locale#

Chaque projet éolien offshore génère des tensions avec les communautés locales : pêcheurs (restriction des zones de pêche), riverains (impact visuel), associations environnementales (oiseaux marins, mammifères). Le dialogue préalable et les mesures compensatoires sont devenus des étapes obligées, mais elles rallongent les délais.

La chaîne d'approvisionnement#

La fabrication d'éoliennes offshore de grande puissance (12 à 15 MW pour les prochaines générations) repose sur une chaîne d'approvisionnement mondiale sous tension. L'acier, le cuivre, les terres rares pour les aimants permanents et la fibre de carbone pour les pales sont des matières premières soumises à des goulots d'étranglement et à des tensions géopolitiques. Le MACF pourrait d'ailleurs renchérir certains approvisionnements en acier et aluminium importés.

L'intermittence et le stockage#

L'éolien en mer a un facteur de charge supérieur à l'éolien terrestre (35 à 45 % contre 25 à 30 %), mais reste intermittent. L'intégration de 18 GW éoliens offshore dans le mix électrique français suppose des investissements massifs dans les interconnexions, le stockage (batteries, hydrogène) et la flexibilité du réseau.

Perspective : la France peut-elle rattraper son retard ?#

Le Royaume-Uni a installé 14,7 GW d'éolien offshore en 15 ans. L'Allemagne, 8,5 GW. Le Danemark, 2,7 GW pour un pays dix fois plus petit que la France. Avec 1,5 GW opérationnels, la France accuse un retard considérable, mais elle dispose aussi du deuxième potentiel européen et d'une filière industrielle qui monte en puissance.

L'objectif de 18 GW en 2035 est ambitieux mais atteignable, à condition de :

  • Maintenir le rythme des appels d'offres (AO10 en 2026 est critique)
  • Réduire les délais administratifs (10-12 ans actuels versus 6-7 ans au Royaume-Uni)
  • Investir dans le raccordement (RTE estime le besoin à plus de 30 milliards d'euros d'ici 2050)
  • Développer l'éolien flottant (indispensable pour la Méditerranée et les grandes profondeurs)

À terme, l'éolien en mer pourrait couvrir plus de 20 % de la consommation électrique française et devenir le pilier de la souveraineté énergétique nationale. Pour le panorama complet, voir notre bilan sur les énergies renouvelables en France. Le cap est fixé. Reste à tenir le rythme.

Sources#

JP

Julien P.

Analyste & narrateur data-driven

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