En janvier dernier, j'ai visité un chantier de data center en Seine-et-Marne. Pas un hangar discret en zone industrielle. Un bâtiment de 35 000 m², en construction sur d'anciennes terres agricoles, avec des canalisations d'eau potable dimensionnées pour alimenter une petite ville. Le chef de chantier m'a montré les plans du circuit de refroidissement : « On va consommer autant qu'une commune de 10 000 habitants. » Il l'a dit comme on annonce la météo. Banal.
Sauf que ça ne l'est pas.
560 milliards de litres par an, et ce n'est que le début#
Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), les data centers ont consommé environ 560 milliards de litres d'eau en 2023 au niveau mondial. Le chiffre devrait doubler pour atteindre 1 200 milliards de litres par an d'ici 2030. La raison tient en deux lettres : IA.
Les serveurs qui font tourner les modèles d'intelligence artificielle chauffent beaucoup plus que les serveurs classiques. Un rack de calcul IA peut dissiper 40 à 100 kW, contre 5 à 10 kW pour un rack standard. Pour évacuer cette chaleur, les opérateurs utilisent massivement le refroidissement par évaporation : de l'eau, souvent de l'eau potable, circule dans des tours aéroréfrigérantes et s'évapore. Elle ne revient pas.
Google a reconnu avoir prélevé 24,2 milliards de litres d'eau en 2023, dont la grande majorité pour refroidir ses data centers. Entre 2021 et 2022, Microsoft a augmenté sa consommation d'eau de 34 %. Google, de 20 %. Des chercheurs de l'UC Riverside attribuent cette hausse à l'IA générative.
Selon une étude de l'UC Riverside, une session de 20 à 50 échanges avec un modèle d'IA consomme indirectement l'équivalent d'une bouteille d'eau de 500 ml, essentiellement pour le refroidissement des serveurs. Ça paraît dérisoire pris isolément. Multiplié par les milliards de requêtes quotidiennes, le volume devient vertigineux.
La France, terre promise des data centers#
La France a attiré 109 milliards d'euros d'engagements d'investissement dans l'IA lors du Sommet de février 2025, dont une part significative destinée à financer des projets de data centers. Le secteur français du data center prévoit d'investir 12 milliards d'euros sur les dix prochaines années, principalement en Ile-de-France.
Cette attractivité s'explique : électricité nucléaire à prix compétitif, climat tempéré qui réduit les besoins en refroidissement par rapport au Texas ou à l'Arizona, réseau fibre dense, et cadre juridique qui s'assouplit. Le rapport du BSI Group classe d'ailleurs la France parmi les pays les moins exposés au risque de pénurie d'eau lié aux data centers, contrairement aux États-Unis.
Reste que « moins exposé » ne signifie pas « sans risque ». Et c'est là que le raisonnement dérape.
Quand les procédures accélérées contournent le ZAN#
Les data centers classés PINM (Projet d'Intérêt National Majeur) bénéficient depuis 2025 de procédures administratives accélérées pour les permis de construire et le raccordement au réseau électrique. L'État peut se substituer aux collectivités locales pour l'instruction des projets. Et les PINM ouvrent la porte à des dérogations aux règles environnementales, y compris en matière de protection de la biodiversité des sols et d'artificialisation.
On parle de l'objectif « zéro artificialisation nette » (ZAN) à horizon 2050. On parle de la loi Climat et Résilience. Et dans le même souffle, on crée un statut qui permet de passer outre pour des bâtiments de 20 000, 30 000, 50 000 m² construits sur des terres non encore urbanisées.
La Mission régionale de l'autorité environnementale d'Île-de-France recommande d'implanter les data centers sur d'anciennes friches industrielles. Sur le papier, c'est logique : on réutilise du foncier déjà artificialisé, on limite les conflits d'usage avec l'agriculture. En pratique, les friches disponibles ne correspondent pas toujours aux critères techniques des opérateurs (puissance électrique disponible, proximité des nœuds réseau, surface nécessaire). Alors on construit sur des champs.
J'ai changé d'avis là-dessus en creusant le dossier. Je pensais que le statut PINM était un accélérateur raisonnable pour des projets stratégiques. Mais quand on lit les textes de près, les dérogations possibles au ZAN et à la biodiversité sont larges, et les contreparties environnementales restent floues.
L'eau potable qui disparaît dans les tours de refroidissement#
Un data center de 1 MW peut consommer jusqu'à 25,5 millions de litres d'eau par an pour le refroidissement seul. Les plus gros centres, comme ceux exploités par les GAFAM, pompent entre 3,8 et 19 millions de litres par jour.
Le problème n'est pas seulement le volume. C'est la nature de l'eau utilisée. Beaucoup de data centers utilisent de l'eau potable du réseau public. Pas de l'eau de rivière, pas de l'eau recyclée : de l'eau traitée, contrôlée, acheminée par les mêmes réseaux qui alimentent les robinets des habitants. Dans un contexte où les sécheresses printanières se multiplient et où les arrêtés de restriction d'eau touchent de plus en plus de départements, la question de la priorité d'usage se pose brutalement.
Scaleway, hébergeur français, revendique un refroidissement adiabatique en circuit fermé sur son data center de Vitry-sur-Seine, qui réduit fortement la consommation d'eau sans l'éliminer complètement. La preuve que des alternatives techniques existent. Mais elles coûtent plus cher à l'installation, et les hyperscalers américains qui débarquent en France ne les adoptent pas systématiquement.
On se retrouve dans une situation absurde où l'on demande aux agriculteurs de réduire leur irrigation, aux particuliers de limiter l'arrosage de leur jardin, et où l'on autorise en parallèle la construction de data centers qui pompent l'équivalent de la consommation d'une ville moyenne dans la nappe phréatique ou le réseau d'eau potable. C'est un arbitrage politique déguisé en question technique. Et personne ne le formule comme ça dans le débat public.
Ce que le décret de mars 2026 change (et ne change pas)#
Le décret 2026-146 du 2 mars 2026 a retiré les raccordements électriques souterrains des data centers du champ de saisine de la CNDP, suscitant la critique des associations environnementales. Loin de renforcer la transparence, ce texte réduit le droit de regard des riverains et des collectivités sur les projets d'implantation.
Le décret, en revanche, ne fixe aucun plafond de consommation d'eau. Il n'impose pas de recours à des sources d'eau non potable. Il n'exige pas de bilan hydrique préalable. Les Agences de l'Eau mobilisent plus de 2 milliards d'euros par an de 2025 à 2030 pour accompagner la transition écologique de l'eau, avec un objectif de réduction des prélèvements de 10 % d'ici 2030. Les data centers pourraient en bénéficier pour installer des systèmes de recyclage des eaux grises, mais rien ne les y oblige.
La face cachée du numérique « propre »#
Le discours ambiant présente le numérique comme une solution de décarbonation : dématérialisation, optimisation, efficacité. Et c'est partiellement vrai. Mais chaque requête IA, chaque modèle entraîné, chaque image générée a un coût physique en eau, en électricité, en foncier. Ce coût est invisible pour l'utilisateur. Il est très concret pour les territoires qui accueillent les infrastructures.
Les Agences de l'Eau, les DREAL, les préfets ont les outils réglementaires pour encadrer les prélèvements. La question est de savoir s'ils les utiliseront face à des projets portés par des investisseurs qui promettent des milliards d'euros et des milliers d'emplois. L'histoire industrielle française montre que quand l'emploi et l'environnement s'affrontent, l'environnement perd presque toujours. Les sols pollués qu'on découvre aujourd'hui sous les anciennes friches industrielles en sont la preuve.
Le parallèle me frappe : on a laissé les usines du XXe siècle contaminer les sols en échange de l'emploi, et on dépense aujourd'hui des centaines de millions pour nettoyer. Les data centers ne polluent pas les sols au sens chimique. Mais ils assèchent les nappes et bétonnent les terres arables. Et dans trente ans, on se demandera pourquoi on n'a pas posé de conditions plus strictes quand il en était encore temps.
Sources#
- Agence internationale de l'énergie (AIE), « Data centres and data transmission networks », 2024
- Reporterre, « Data centers : leur consommation d'eau va exploser »
- Journal du Geek, « Les data centers IA ont soif : Google promet de lever le pied sur la consommation d'eau »
- Scaleway, « Consommation d'eau dans les datacenters : brisons l'omerta »
- Vie-publique.fr, « Énergie, environnement, IA : les data centers en sept questions »
- NovLaw, « Implantation de Data Center en France : enjeux et réglementations »
- BSI Group, rapport « Data Center Water Risk Assessment », 2025




