Aller au contenu
Marché carbone chinois : le géant aux pieds de papier

Marché carbone chinois : le géant aux pieds de papier

Par Jennifer D.

8 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers
Jennifer D.

104,5 yuans la tonne de CO₂. C'est le pic atteint par le China Emission Allowance en novembre 2024, selon Trading Economics. Convertis en dollars, cela donne environ 14,60 USD. Au même moment, le marché européen (EU ETS) affichait autour de 80 euros la tonne. Sept fois plus. Le plus grand marché carbone du monde, en volume, reste aussi le moins cher. Et c'est tout le problème.

Pékin vient d'intégrer le ciment, l'acier et l'aluminium à son système d'échange de quotas d'émission. Sur le papier, c'est un tournant. En pratique, les données publiques racontent autre chose.

Trois secteurs, 1 500 entreprises, un signal politique#

Le 20 mars 2025, le ministère chinois de l'Écologie et de l'Environnement (MEE) a publié un plan d'extension du China ETS à trois nouveaux secteurs industriels : acier, ciment, aluminium. L'information, confirmée par l'ICAP (International Carbon Action Partnership), a été suivie le 17 novembre 2025 par la publication du plan d'allocation et le lancement du premier cycle de conformité 2024-2025.

Ce que les chiffres ne disent pas au premier regard : les quelque 1 500 entreprises ajoutées portent le total à environ 3 700 entités régulées, et les émissions couvertes passent d'environ cinq gigatonnes de CO₂ équivalent par an (soit 40 % des émissions chinoises) à environ 8 gigatonnes (soit 60 %). D'après les estimations de Carbon Brief et d'ICAP, cela représente autour de 15 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

J'ai passé deux jours à éplucher les documents du MEE traduits par China Briefing, et franchement, l'architecture du système est impressionnante sur le papier. Mais quand on regarde comment les quotas sont distribués, l'enthousiasme retombe vite.

Le problème des quotas gratuits : un marché sans prix#

En 2024, les quotas gratuits distribués aux entreprises couvraient 100 % de leurs émissions vérifiées. Autrement dit, zéro coût supplémentaire pour polluer. Selon les données de Clear Blue Markets et de l'IEEFA, la pré-allocation pour 2025 descend à 70 %, ce qui constitue un premier resserrement, mais le signal prix reste faible.

La moyenne du CEA (China Emission Allowance) en 2024 s'est établie autour de 98 yuans la tonne, soit environ 13 euros. Début 2026, le prix oscille autour de 74,63 CNY d'après Trading Economics. En comparaison, l'EU ETS s'échangeait à 81,35 euros la tonne en février 2026.

Ce que ça signifie concrètement : une cimenterie chinoise paie, dans le meilleur des cas, l'équivalent de 11 dollars par tonne de CO₂ émise. Son concurrent européen en paie 80. L'écart est d'un facteur sept.

Sur ce point, j'hésite encore à parler de vrai marché carbone. Un système où les quotas gratuits couvrent la quasi-totalité des émissions et où le prix de la tonne reste symbolique par rapport aux externalités réelles, c'est davantage un outil de comptabilité qu'un levier de décarbonation.

Intensité contre plafond : une différence structurelle#

Le China ETS fonctionne sur un modèle d'intensité carbone : les quotas sont calculés en fonction de la production (tonnes de CO₂ par unité produite), pas en fonction d'un plafond absolu d'émissions. Si une usine produit davantage mais reste sous le seuil d'intensité, elle ne paie rien de plus, même si ses émissions totales augmentent.

Le gouvernement chinois a annoncé le 25 août 2025 qu'un plafond absolu serait introduit en 2027 pour les secteurs stables, avec un mix enchères et allocations gratuites prévu pour 2030. Mais en 2026, le système reste fondé sur l'intensité. Selon l'ICAP, c'est la principale différence structurelle avec l'EU ETS, qui impose un plafond absolu d'émissions depuis 2005 et réduit ce plafond chaque année.

Le CBAM entre en jeu : la pression européenne#

Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne (CBAM) est entré pleinement en vigueur le 1er janvier 2026. Il couvre l'acier, l'aluminium, le ciment, les engrais et l'électricité, précisément les secteurs que la Chine vient d'intégrer à son propre marché.

Le principe est simple : tout importateur européen doit acheter des certificats CBAM correspondant au prix du carbone que le produit aurait payé s'il avait été fabriqué en Europe. Si le pays exportateur dispose d'un prix carbone reconnu par l'UE, celui-ci est déduit. C'est ici que le CBAM croise directement la trajectoire du China ETS.

Le coût total pour l'industrie chinoise lié au CBAM est estimé entre 2 et 2,8 milliards de yuans par an selon China Briefing. À titre de comparaison, des estimations pour d'autres économies exportatrices — Corée du Sud et Inde notamment — font état de surcoûts de 72 à 83 dollars par tonne d'acier, illustrant l'ampleur de la pression concurrentielle que le CBAM exerce sur les industries hors UE.

La reconnaissance mutuelle : un verrou politique#

Pour que le prix carbone chinois soit déduit du CBAM, il faudrait que l'UE reconnaisse officiellement le China ETS comme équivalent. À ce jour, cette reconnaissance n'a pas été accordée. La Commission européenne n'a publié aucune liste de systèmes équivalents reconnus, et les discussions bilatérales restent exploratoires d'après Climatecooperation.cn.

Les raisons sont multiples : le système chinois est basé sur l'intensité (pas sur un plafond absolu), les quotas gratuits sont encore très généreux, et la transparence des données d'émissions reste un sujet de friction. Tant que cette reconnaissance n'est pas actée, les exportateurs chinois paient le prix CBAM complet, sans déduction.

C'est un levier de pression considérable. Et c'est probablement l'une des motivations réelles de l'extension du China ETS : construire un argumentaire pour négocier la reconnaissance européenne. Le rapport du WEF 2026 sur les risques environnementaux classe d'ailleurs les tensions commerciales liées au carbone parmi les frictions géopolitiques majeures de la décennie.

Le contexte américain : un vide qui pèse#

Pendant que Pékin élargit son marché et que Bruxelles déploie le CBAM, Washington va dans la direction inverse. L'EPA (Environmental Protection Agency) a révoqué début 2026 l'endangerment finding, le fondement juridique qui permettait de réguler les gaz à effet de serre au niveau fédéral.

Les tarifs douaniers américains sur les importations chinoises, eux, n'ont aucune composante carbone. L'absence de prix carbone aux États-Unis crée un triangle asymétrique : l'Europe taxe le carbone importé, la Chine construit un système de façade, et les États-Unis n'ont aucun mécanisme comparable. Le bilan environnement 2025 avait déjà pointé cette divergence transatlantique comme l'un des faits marquants de l'année.

Les émissions chinoises : un plateau fragile#

Selon Carbon Brief, les émissions chinoises de CO₂ sont soit stables, soit en légère baisse depuis environ une vingtaine de mois début 2026. C'est une inflexion potentiellement historique pour le premier émetteur mondial. Mais cette stabilisation tient davantage au ralentissement économique et à la montée en puissance des renouvelables qu'à l'effet du marché carbone.

L'extension du China ETS aux secteurs industriels lourds pourrait contribuer à ancrer cette tendance si le prix du carbone augmente réellement dans les prochaines années. Le gouvernement chinois prévoit d'intégrer l'aviation civile, la pétrochimie, la chimie, le papier, le verre plat et le cuivre d'ici 2030, avec un objectif de couverture d'environ 75 % des émissions nationales.

Quand j'ai visité une cimenterie dans le Jiangsu en 2024 pour un reportage sur les normes d'émission, le directeur de site m'avait dit quelque chose qui résume bien la situation : "On a les instruments, mais personne n'a encore décidé d'appuyer sur les boutons." En relisant les documents du MEE, je me dis qu'il avait raison.

Le vrai test : 2027#

L'introduction d'un plafond absolu pour les secteurs stables en 2027 sera le moment de vérité. Si Pékin tient cet engagement, le China ETS passera d'un outil de mesure à un vrai levier de réduction. Si le plafond est fixé trop haut ou si les exemptions se multiplient, le système restera ce qu'il est aujourd'hui : un registre géant, pas un marché.

Le passage aux enchères, prévu pour 2030, modifierait l'équation économique. Des quotas payants créeraient un vrai coût d'opportunité pour les industriels. Mais entre les annonces et la mise en œuvre, la Chine a une longue histoire d'ajustements discrets.

L'Europe, elle, n'a pas attendu. Le CBAM est opérationnel. Les SMR nucléaires sont présentés comme une alternative bas-carbone pour l'industrie lourde européenne. Et pendant ce temps, la tonne de CO₂ chinoise vaut moins cher qu'un café à Shanghai.

Sources#

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi