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Banquise arctique : le maximum hivernal 2026 au plus bas

Banquise arctique : le maximum hivernal 2026 au plus bas

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

14,22 millions de kilomètres carrés. Selon les données préliminaires relayées par l'AFP, la banquise arctique a atteint son maximum hivernal autour du 14 mars 2026, à égalité avec le record bas de 2025. Le NSIDC (National Snow and Ice Data Center) n'a pas encore publié son communiqué officiel, prévu début avril. Mais les chiffres provisoires racontent déjà une histoire que personne ne peut ignorer : la banquise d'hiver, celle qui est censée se reconstituer pendant les mois les plus froids, n'y arrive plus.

Ce n'est pas le minimum estival de septembre qui fait la une ici. C'est le maximum. Et c'est pire.

Pourquoi le maximum compte plus que le minimum#

Quand on parle de fonte des glaces arctiques, les médias montrent des images de banquise qui se disloque en été. Le minimum de septembre, spectaculaire, capte l'attention. Mais le maximum hivernal est l'indicateur qui dit jusqu'où la glace parvient à se reconstituer pendant la nuit polaire. C'est le point de départ de la saison de fonte. Plus il est bas, moins il y a de glace à perdre avant l'été, et plus le minimum de septembre risque de battre des records.

Selon les derniers chiffres de Rick Thoman, publiés le 21 mars 2026, le maximum 2026 se situe « within 0.2 percent » du record de 2025 dans le Sea Ice Index du NSIDC. En MASIE (un autre jeu de données satellite), 2026 est environ 0,5 % en dessous de 2025. Rick Thoman qualifie la situation de « ties with 2025 for lowest on record ». La différence entre les deux jeux de données tient aux méthodes de mesure et aux résolutions spatiales. Sur le fond, le résultat est le même.

Pour comparaison, le record précédent datait de 2017 (14,41 millions de km²). La moyenne historique 1981-2010, celle que le NSIDC utilise comme référence, est de 15,64 millions de km². Il manque donc environ 1,4 million de km² par rapport à cette moyenne. C'est à peu près la superficie de la France, de l'Allemagne et de l'Espagne combinées.

La boucle albédo, mécanique implacable#

La banquise est blanche. L'océan est sombre. La glace de mer reflète entre 50 et 70 % de la lumière solaire. La neige fraîche qui la recouvre renvoie plus de 80 %. L'océan libre, lui, n'en reflète que 6 %. Quand la banquise recule, l'océan absorbe la quasi-totalité du rayonnement solaire. Il se réchauffe. Le réchauffement fait fondre davantage de glace. Qui expose davantage d'océan sombre. Qui absorbe davantage de chaleur.

C'est ce qu'on appelle la boucle de rétroaction glace-albédo, et elle n'a pas de frein naturel. Selon une estimation reprise par Wikipedia à partir de données satellite, le déclin de la banquise arctique entre 1979 et 2011 a généré un forçage radiatif de 0,21 W/m², soit environ 25 % du forçage du CO₂ sur la même période. Ce chiffre, issu d'une méta-source, est à prendre avec prudence. Mais l'ordre de grandeur donne le vertige : la disparition de la glace amplifie le réchauffement de manière autonome.

J'ai interviewé l'an dernier un océanographe du CNRS à Brest qui travaille sur les échanges thermiques océan-atmosphère en Arctique. Il m'a dit un truc qui m'est resté : « Le problème de la boucle albédo, c'est qu'on n'a pas besoin de comprendre les modèles pour la voir fonctionner. Il suffit de regarder les courbes. » Et les courbes, justement, disent que le maximum arctique a décliné d'environ 12 % depuis la fin des années 1970.

Pas que de la surface : le volume aussi#

Rick Thoman signale dans son analyse du 21 mars 2026 que le volume modélisé de glace arctique est lui aussi à un record bas, légèrement inférieur à 2025 à la même date. La banquise est moins étendue, mais elle est aussi moins épaisse. De la glace plus fine fond plus vite au printemps et en été.

Les données régionales aggravent le tableau. La mer d'Okhotsk, au large de la Russie, affiche le plus bas niveau de glace jamais mesuré depuis le début des relevés satellite en 1978-79, sur 27 jours consécutifs jusqu'à mi-mars 2026. C'est une anomalie qui dépasse le bruit statistique. Seule exception notable dans ce bilan : la mer de Béring a connu une hausse de 60 % de sa couverture glaciaire entre le 24 février et le 12 mars 2026, atteignant son plus haut niveau depuis avril 2013. L'Arctique ne fond pas uniformément ; il se réorganise. Mais la tendance globale ne trompe pas.

L'amplification arctique, moteur de la dégradation#

L'Arctique se réchauffe beaucoup plus vite que le reste de la planète. C'est ce qu'on appelle l'amplification arctique. Selon Rantanen et al. (2022, Communications Earth & Environment), les observations satellite sur la période 1979-2021 montrent un réchauffement de 0,73 °C par décennie en Arctique, contre 0,19 °C par décennie en moyenne globale. Soit un ratio de 3,8. Les modèles climatiques, après correction de la variabilité naturelle, situent l'amplification forcée autour de 3. L'écart entre les observations et les modèles est troublant : soit la variabilité naturelle joue un rôle plus important qu'on ne le pense, soit les modèles sous-estiment le phénomène. Rantanen et ses co-auteurs penchent pour la seconde hypothèse, qualifiant un ratio de 3,8 de « extremely unlikely event » si les modèles étaient corrects.

La mer de Barents, entre la Norvège et l'archipel du Svalbard, se réchauffe sept fois plus vite que la moyenne globale selon la même étude. Et une publication plus récente de Serreze et al. (2026, The Cryosphere) montre que l'amplification arctique varie selon les saisons : elle est inférieure à 2 en juillet mais dépasse 5 en novembre, quand la restitution de chaleur par l'océan déglacé est maximale.

Ce que les chiffres ne disent pas directement, c'est que ce réchauffement différentiel modifie les gradients de température entre l'Arctique et les latitudes moyennes. Certaines études suggèrent un lien avec les perturbations du courant-jet, ces méandres qui envoient des vagues de froid vers le sud et des bouffées de chaleur vers le nord. Sur ce point, je reste prudente : des travaux récents (Copernicus Weather and Climate Dynamics, 2025 ; Nature npj Climate and Atmospheric Science, 2025) estiment l'effet de la banquise sur le jet stream à environ 10 % de sa variabilité naturelle. Le lien existe probablement, mais il est faible par rapport à ce que certains médias laissent entendre.

Glace de mer, glace terrestre : la confusion qui persiste#

Un point que je tiens à rappeler, parce que je le vois encore dans des articles grand public : la fonte de la banquise (glace de mer, flottante) ne fait pas monter le niveau des océans. La banquise flotte déjà sur l'eau ; sa fonte ne change pas le volume total, comme un glaçon qui fond dans un verre. Ce qui fait monter les mers, c'est la fonte des calottes glaciaires terrestres (Groenland, Antarctique) et des glaciers de montagne.

La banquise joue un rôle indirect mais réel. En disparaissant, elle expose les côtes du Groenland à l'érosion par les vagues, accélère le vêlage des glaciers côtiers, et renforce la boucle albédo qui réchauffe l'ensemble de la région. Jason Box et al. (Nature Climate Change, 2022) ont montré que le Groenland a déjà franchi un point de non-retour : au minimum 27,4 cm de hausse du niveau marin sont désormais inévitables, quoi qu'on fasse, correspondant à une perte d'au moins 3,3 % du volume de la calotte. Le GIEC (AR6, 2021) projette une élévation globale de 0,28 à 0,55 m d'ici 2100 dans le scénario le plus optimiste, et de 0,63 à 1,01 m dans le scénario le plus pessimiste.

Le maximum hivernal de la banquise arctique n'est pas un indicateur du niveau marin. C'est un indicateur de la vitesse à laquelle le système arctique se dégrade. Et cette vitesse s'accélère.

La route maritime du Nord, effet collatéral géopolitique#

Pendant que la glace recule, le trafic maritime avance. En 2025, la route maritime du Nord (NSR), le long des côtes sibériennes, a enregistré 103 transits par 88 navires distincts, dont un record de 15 transits de porte-conteneurs (contre 11 en 2024). Selon gCaptain, la Chine a effectué 14 voyages conteneurs arctiques en 2025, un record pour un seul pays. NewNew Shipping et Sea Legend prévoient d'augmenter leurs rotations en 2026.

Le GIEC (AR6, 2021) prévoit avec une haute confiance que l'Arctique sera « pratiquement libre de glace en septembre avant 2050 » sous tous les scénarios d'émissions. Pas dans le pire cas. Sous tous les scénarios. La route maritime du Nord deviendra navigable une partie de l'année sans brise-glace, raccourcissant significativement le trajet entre l'Asie et l'Europe par rapport au canal de Suez.

Cette perspective excite les compagnies maritimes et inquiète les écologues. L'augmentation du trafic en Arctique signifie plus de risques de pollution marine et de nuisances sonores sous-marines (fuel lourd, eaux de ballast, rejets), plus de bruit sous-marin pour les cétacés, et une pression accrue sur un écosystème déjà fragilisé.

Ce que ça change concrètement#

Le maximum hivernal de la banquise arctique à égalité avec le record bas de 2025, c'est la confirmation que la tendance n'est pas un accident. Deux années consécutives au plus bas depuis le début des mesures satellite (47 ans), ça ne relève plus de la variabilité naturelle.

Ce qui me frappe, dans les données que j'ai compilées pour cet article, c'est le décalage entre la précision des mesures et le flou des réponses politiques. On sait mesurer la banquise au dixième de pourcent près. On sait quantifier l'amplification arctique à la deuxième décimale. On sait projeter la date à laquelle l'Arctique sera libre de glace en été. Et la réponse collective reste, pour l'instant, d'observer et de publier des rapports.

Le NSIDC publiera son communiqué officiel début avril. Il confirmera ce que les données provisoires montrent déjà. La question n'est plus de savoir si la banquise arctique décline. La question est de savoir à quel rythme le déclin va s'accélérer, et si quelqu'un, quelque part, est en train de faire autre chose que de le mesurer.

Sources#

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