Aller au contenu

Amnésie environnementale : pourquoi on accepte le pire

Par Jennifer D.

8 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers
Jennifer D.

80 % d'insectes en moins sur les pare-brises danois entre 1997 et 2017. C'est le résultat d'une étude longitudinale menée sur deux tronçons routiers au Danemark, publiée après vingt ans de relevés ajustés à la température, au vent, à l'heure et à la saison. Quand j'ai présenté ce chiffre à un groupe de lycéens lors d'un reportage à Nantes en janvier, la réaction la plus fréquente n'a pas été la stupeur. C'était l'incompréhension. "C'est quoi le problème, il y a toujours eu peu d'insectes sur les pare-brises, non ?" Non. Pas du tout. Et cette réponse, cette normalisation d'un monde appauvri, porte un nom : le shifting baseline syndrome, ou amnésie environnementale.

Daniel Pauly et les poissons qui rétrécissent#

En 1995, le biologiste marin Daniel Pauly publie un article d'une seule page dans la revue Trends in Ecology & Evolution. Le titre : "Anecdotes and the shifting baseline syndrome of fisheries". Sa thèse tient en une phrase : les scientifiques spécialistes de la pêche prennent comme référence l'état des stocks de poissons au début de leur carrière, pas l'état réel d'avant l'exploitation industrielle. Chaque génération de chercheurs hérite d'un océan déjà dégradé et le considère comme normal.

Pauly ne parlait pas de psychologie. Il parlait de données. Les modèles de gestion halieutique sous-estimaient systématiquement le déclin des stocks parce que la ligne de référence glissait à chaque rotation de personnel. Un chercheur entré en poste en 1990 ne mesurait pas le même "normal" qu'un collègue de 1960. Les deux avaient raison par rapport à leur expérience. Les deux avaient tort par rapport à la réalité historique.

Ce qui était une observation sectorielle sur la pêche est devenu, en trente ans, un concept transversal en écologie, en psychologie environnementale et en santé publique. Le terme "amnésie environnementale générationnelle" a été formalisé par le psychologue Peter Kahn en 2002 pour décrire le même phénomène appliqué aux enfants urbains qui grandissent sans référence à un environnement non dégradé.

86 % des études confirment le glissement#

En octobre 2024, Masashi Soga et Kevin J. Gaston ont publié dans BioScience la première synthèse mondiale du phénomène. Leur méta-analyse compile 73 études de cas, couvrant des contextes socio-économiques, culturels et environnementaux variés sur tous les continents. Le résultat est net : sur 77 mesures de perception identifiées, 64 ont pu être classées selon l'âge des répondants. Parmi celles-ci, 55 (soit 85,9 %) montrent que les personnes plus âgées détiennent des références environnementales plus élevées que les jeunes.

Autrement dit, les jeunes générations considèrent comme normal un état écologique que leurs parents ou grands-parents auraient jugé dégradé. Le phénomène touche le déclin des insectes, la raréfaction des oiseaux, l'appauvrissement des rivières, la pollution atmosphérique, la perte de couvert forestier. Ce n'est pas limité à un type d'environnement ou à une culture. C'est systémique.

Les données publiques racontent autre chose que ce que l'intuition suggère. On pourrait croire que l'accès à l'information, aux documentaires, aux alertes scientifiques corrige ce biais. La synthèse de Soga et Gaston montre le contraire : l'information ne compense pas l'absence d'expérience directe. Savoir qu'il y avait plus d'oiseaux il y a quarante ans n'a pas le même effet cognitif que se souvenir de les avoir entendus chaque matin.

Le pare-brise, indicateur involontaire#

Revenons aux insectes. Au Royaume-Uni, le Kent Wildlife Trust a mené une étude participative entre 2004 et 2021 : le nombre d'insectes écrasés sur les plaques d'immatriculation a chuté de 58,5 %. En Allemagne, une étude publiée en 2017 dans PLOS ONE avait déjà documenté un déclin de 75 à 80 % de la biomasse d'insectes volants dans des réserves naturelles protégées entre 1989 et 2016. En France, le déclin mondial des oiseaux suit une trajectoire parallèle : les populations d'oiseaux communs des milieux agricoles ont chuté de près de 30 % en trente ans selon le STOC/MNHN, et jusqu'à 60 % à l'échelle européenne.

Lors de mon reportage à Nantes, j'ai rencontré une entomologiste du Muséum qui travaille sur les lépidoptères depuis 1998. Elle m'a montré ses carnets de terrain des années 2000. Le nombre d'espèces relevées par session de capture était deux à trois fois supérieur à ce qu'elle observe aujourd'hui sur les mêmes sites. "Le problème, c'est que mes étudiants ne me croient pas quand je leur montre les chiffres. Ils pensent que j'exagère ou que mes protocoles étaient moins rigoureux." C'est l'amnésie en action, dans un laboratoire de recherche.

Ce qui me dérange sur ce point, c'est que je ne suis pas sûre de la solution. L'information existe, les chiffres sont là, les études s'accumulent. Mais le mécanisme cognitif résiste.

Deux formes d'oubli, un même résultat#

Soga et Gaston distinguent deux mécanismes dans le shifting baseline syndrome. Le premier est l'amnésie générationnelle : chaque nouvelle génération prend pour référence l'état de l'environnement qu'elle a connu enfant. Le deuxième est l'amnésie personnelle : au sein d'une même vie, un individu oublie progressivement les conditions passées et s'adapte aux conditions actuelles.

Les conséquences politiques sont directes. Si la population considère l'état actuel de la biodiversité des sols comme "normal", la demande de protection diminue. Les élus qui proposent des mesures de restauration écologique se heurtent à un électorat qui ne perçoit pas la dégradation. Les objectifs de conservation fixés par les gestionnaires d'espaces naturels sont eux-mêmes contaminés par le biais : une étude britannique publiée dans le Journal of Environmental Management a montré que les gestionnaires de réserves ornithologiques fixaient des cibles de population d'oiseaux inférieures aux niveaux historiques, parce que leur propre référence était déjà décalée.

Officiellement, les politiques de biodiversité visent à "restaurer" les écosystèmes. En réalité, la plupart des objectifs de restauration prennent comme cible un état lui-même dégradé par rapport aux conditions pré-industrielles. La sixième extinction de masse se déroule sur un fond de normalisation continue.

Ce que la santé environnementale a à voir là-dedans#

L'amnésie environnementale ne touche pas que la biodiversité. En santé publique, le même mécanisme opère. Les enfants qui grandissent dans des villes à forte pollution atmosphérique considèrent cette pollution comme la norme. Des travaux en psychologie environnementale, notamment ceux de Peter Kahn à l'université de Washington, ont montré que des enfants vivant près de rivières polluées évaluaient la qualité de leur environnement de manière significativement plus positive que ce que les indicateurs objectifs indiquaient. Ils ne savaient pas que leur rivière était polluée parce qu'ils n'avaient jamais connu autre chose.

Cette dimension sanitaire est sous-documentée en France. Les liens entre solastalgie et shifting baseline commencent à être étudiés, mais les données françaises restent rares. Ce qu'on sait, c'est que l'exposition chronique à un environnement dégradé produit une accoutumance, pas seulement psychologique mais aussi physiologique : les seuils de tolérance au bruit, à la pollution, à la chaleur se recalibrent. Le corps s'adapte. Et cette adaptation masque le coût sanitaire réel.

Casser le cycle#

Peter Kahn propose un concept complémentaire qu'il appelle "l'extinction de l'expérience". Moins les gens sont en contact direct avec la nature non dégradée, plus leur référence glisse. La solution logique serait d'augmenter ce contact. Mais le paradoxe est cruel : les espaces naturels accessibles en milieu urbain sont eux-mêmes des versions appauvries de ce qu'ils étaient il y a cinquante ans. On emmène des enfants "dans la nature" pour recalibrer leur référence, sauf que cette nature est déjà une version diminuée.

La synthèse de BioScience identifie quatre pistes pour contrer le syndrome : la restauration écologique effective (pas cosmétique), l'amélioration de la collecte de données historiques, la réduction de l'extinction de l'expérience, et l'éducation environnementale ancrée dans les données locales. Aucune n'est simple. Toutes demandent du temps et de l'argent.

Sur le terrain, les initiatives les plus concrètes viennent de programmes de sciences participatives. En France, le programme STOC (Suivi Temporel des Oiseaux Communs) du MNHN fournit depuis 1989 des données continues qui permettent de documenter le déclin et de le rendre visible. Le programme Vigie-Nature mobilise des milliers de bénévoles sur le comptage des papillons, des chauves-souris, des escargots, des plantes sauvages des rues. Ces relevés créent une mémoire collective que le cerveau individuel ne peut pas produire seul.

Quand j'ai quitté le lycée de Nantes après mon reportage, une élève m'a rattrapée dans le couloir. Elle avait cherché sur son téléphone des photos de pare-brises couverts d'insectes dans les années 1990. "C'est dingue, a-t-elle dit. On dirait un autre pays." C'est le même pays. C'est juste qu'elle ne l'a pas connu.


Sources#

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi