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Agrivoltaisme : promesse agricole ou accaparement foncier ?

Agrivoltaisme : promesse agricole ou accaparement foncier ?

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

218 installations agrivoltaiques raccordées en France, pour une puissance cumulée dépassant 2,2 GWc. Ce chiffre, publié par l'ADEME dans son observatoire le 18 novembre 2025, donne le vertige quand on sait qu'environ 1 600 projets supplémentaires sont dans le pipeline. L'agrivoltaisme est censé réconcilier production alimentaire et production électrique. La réalité, comme souvent, est moins lisse que la brochure.

Le décret 2024-318 du 8 avril 2024, pris en application de la loi APER de mars 2023, pose quatre services rendus par une installation agrivoltaique : amélioration du potentiel agronomique, adaptation au changement climatique, protection contre les aléas, et bien-être animal. Trois seuils encadrent le dispositif : la couverture des panneaux ne doit pas excéder 40 % de la surface, le rendement agricole doit rester supérieur ou égal à 90 % du rendement de référence, et la perte de surface exploitable doit rester inférieure à 10 %.

Sur le papier, ces garde-fous semblent solides. Mais un décret ne vaut que par ses contrôles, et les données publiques sur le suivi terrain restent rares. L'ADEME recense, elle ne sanctionne pas.

Les résultats qui impressionnent#

Certains sites affichent des chiffres qui détonnent. À Verdonnet, le démonstrateur de TSE a mesuré une baisse de température moyenne de 1,4 degré Celsius sous les panneaux, avec des pics de réduction atteignant 7 degrés en période de canicule. Le rendement agricole progresse de 18 % grâce à un système de pilotage actif qui oriente les panneaux en fonction des besoins des cultures.

Sur le soja, à Amance, les résultats sont tout aussi parlants : 75 % de jours de stress hydrique en moins et une évapotranspiration réduite de 35 %. Pour une culture aussi sensible à la chaleur, l'ombrage partiel change la donne.

Le cas le plus documenté reste celui de Sun'Agri en viticulture. Sur 34 sites couvrant 58,5 hectares, l'entreprise annonce un rendement en hausse de 28 % en 2025, une consommation d'eau réduite de 60 %, et une température foliaire abaissée de 5 degrés. J'ai visité l'un de ces sites dans les Pyrénées-Orientales l'été dernier. Les vignes sous panneaux étaient visuellement plus vertes, les grappes plus fournies. L'effet est visible à l'œil nu, ce qui ne veut pas dire qu'il est généralisable.

Selon les derniers chiffres de l'ADEME, ces résultats restent concentrés sur des démonstrateurs pilotés par des opérateurs spécialisés. La question est de savoir si le passage à l'échelle produira les mêmes effets.

Ce que les critiques mettent sur la table#

En avril 2025, une tribune signée par 400 organisations a qualifié l'agrivoltaisme d'"accaparement foncier déguisé". Le mot est fort. Le raisonnement derrière l'est aussi.

Le baromètre de la FFPA, relayé par Agro Matin, indique que 850 exploitations pratiquent désormais l'agrivoltaisme. Parmi elles, 56 % déclarent que les revenus complémentaires liés à la location de leur foncier constituent un argument décisif. Les loyers proposés par les développeurs oscillent entre 2 500 et 10 000 euros par hectare et par an, selon les chiffres avancés par les opposants regroupés dans la Coordination photorévoltée. Face à des revenus agricoles souvent inférieurs, la tentation est compréhensible.

Le problème, c'est que 35 % des exploitants interrogés par la FFPA citent des freins techniques non résolus : compatibilité avec le matériel agricole existant, contraintes de hauteur sous panneaux, accès pour les engins. Ce que les chiffres ne disent pas : combien d'exploitants ont signé un bail emphytéotique de 30 ans sans mesurer pleinement l'impact sur la transmission de leur exploitation ?

Sur ce point, j'hésite encore à trancher. Les loyers sont réels, les contraintes aussi, et personne ne dispose d'un recul suffisant pour savoir ce que donneront ces installations dans 15 ou 20 ans.

Les limites posées par la recherche#

L'INRAE, qui a créé un pôle dédié en février 2023 regroupant 37 structures de recherche, a publié des résultats moins enthousiastes que ceux des opérateurs privés. La principale alerte concerne le taux de couverture : à 20 % de couverture seulement, certaines cultures affichent une baisse de rendement de 25 %. On est loin du seuil de 40 % autorisé par le décret, et déjà en perte significative.

Cette donnée remet en perspective les résultats de Verdonnet ou de Sun'Agri : des systèmes de pilotage actif, coûteux et techniquement exigeants, obtiennent de bons résultats. Mais qu'en est-il des installations fixes, moins chères et donc plus susceptibles d'être déployées massivement ? Les données publiques racontent autre chose que les communiqués de presse.

Le fossé entre les performances des démonstrateurs et celles des installations standards est un angle mort du débat actuel. L'ADEME le sait. L'observatoire est justement conçu pour documenter cette différence, mais les premières publications restent prudentes.

L'alternative que personne ne veut entendre#

L'ADEME a aussi chiffré le potentiel photovoltaique hors terres agricoles : 364,3 GW sur les toitures, 123 GW sur les grandes surfaces commerciales, 49 GW sur les friches industrielles. La France dispose d'un gisement colossal qui n'entre en concurrence avec aucune production alimentaire.

Pourquoi, alors, l'agrivoltaisme concentre-t-il autant d'attention et de financements ? Parce que les toitures coûtent plus cher à équiper, que les friches posent des problèmes de dépollution, et que le foncier agricole est, par définition, plat, vaste et raccordable. Les développeurs vont au plus simple. Ce n'est pas un complot, c'est de l'optimisation économique. Mais le résultat peut produire les mêmes dégâts qu'un accaparement si les garde-fous du décret ne sont pas effectivement contrôlés.

Le débat sur l'agrivoltaisme ressemble à celui sur les énergies renouvelables en général : une technologie utile, détournée par une logique de rente quand la régulation ne suit pas. La PPE 2026-2035 fixe des objectifs ambitieux pour le solaire, mais ne dit quasiment rien sur la protection effective des terres nourricières.

Où en est-on, concrètement ?#

L'agrivoltaisme fonctionne, dans certaines conditions, pour certaines cultures, avec certains systèmes. Les résultats de TSE à Verdonnet, de Sun'Agri en viticulture, du soja à Amance sont documentés et vérifiables. Mais ils ne sont pas représentatifs de l'ensemble du parc installé, et encore moins de ce que sera le parc dans cinq ans.

Le risque réel n'est pas que l'agrivoltaisme soit une mauvaise idée. C'est que la précipitation et l'attrait des loyers transforment une solution d'adaptation climatique en cheval de Troie foncier. Les 400 organisations qui ont signé la tribune d'avril 2025 ne s'y trompent pas : le problème n'est pas la technologie, c'est le rapport de force entre développeurs solaires et exploitants agricoles.

La France a les moyens de faire les deux : du solaire sur les toits et les friches, de l'agrivoltaisme encadré et contrôlé sur les terres qui s'y prêtent. Encore faut-il que le contrôle existe autrement que dans un décret.

Sources#

  • ADEME, observatoire de l'agrivoltaisme, publication du 18 novembre 2025
  • Décret 2024-318 du 8 avril 2024, agriculture.gouv.fr
  • TSE, résultats du site de Verdonnet, PV Magazine France
  • Sun'Agri, bilan viticulture 2025, communiqué de presse
  • INRAE, pôle agrivoltaisme, résultats préliminaires, février 2023
  • FFPA et Agro Matin, baromètre exploitations agrivoltaiques
  • Coordination photorévoltée, tribune des 400 organisations, avril 2025
  • AtmoSud, données régionales qualité de l'air et énergie
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