L'environnement l'enjeu majeur du 21e siècle - 29 décembre 2006 - 10:25 (Par Pierre Melquiot)


L'environnement l'enjeu majeur du 21e siècle

Monique Barbut, Directrice générale et présidente du Fonds pour l'environnement mondial a tenu un discours au cours du Conseil des relations internationales de Montréal, la « capitale écologique de l'Amérique du Nord », en début de mois. Ci dessous, nous avons retranscrit l'intégralité du discours de la Directrice générale et présidente du Fonds pour l'environnement mondial, une structure mal connue du grand public. Place donc à Monique Barbut, la Présidente du Fonds pour l'environnement mondial pour qui l'environnement EST l'enjeu majeur du 21e siècle.

« J'ai pris les rênes du Fonds pour l'environnement mondial avec quelque inquiétude, déterminée à faire avancer les dossiers, et à le faire rapidement. Les ressources du FEM ont récemment été reconstituées par ses 177 pays membres à hauteur de 3,13 milliards de dollars. La contribution même de votre pays a atteint près de 159 millions de dollars canadiens. Cela n'est pas une menue somme. J'ai veux m'assurer que l'argent des contribuables procure un développement durable réel et significatif à l'échelle de la planète.

Je reviens de la réunion consacrée à la Convention sur les changements climatiques à Nairobi. Il était logique d'organiser cette réunion en Afrique, qui est le continent le plus durement touché par des dommages environnementaux auxquels il ne contribue pourtant guère. Les résultats qui en sont issus sont toutefois décevants.

Ce matin, j'ai également rencontré le personnel du Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique, ici à son siège. La question de la biodiversité ne fait pas la une de la Gazette de Montréal ou du New York Times contrairement, depuis quelque temps, au changement climatique ; je crois que nous nous sommes permis d'occulter ce problème considérable à notre propre péril. Nous devons trouver de nouveaux moyens pour lutter efficacement contre la déperdition systématique de vie biologique sur la Terre.

Aujourd'hui, l'environnement mondial est devenu l'affaire de tous. Je voudrais vous parler des trois lignes d'action fondamentales qui doivent définir les solutions que nous adopterons : Nous devons systématiquement intégrer les questions environnementales dans le développement économique ; Nous devons promouvoir un marché favorable à un développement écologiquement viable ; et Nous devons galvaniser les décideurs pour en faire des champions de la viabilité environnementale.

Le Fonds pour l'environnement mondial a un gros investissement en ce domaine. Nous ne sommes peut-être pas très connus du grand public mais, hors des feux de la rampe, nous avons des responsabilités et une sphère d'influence considérables. En fait, nous sommes la plus importante source de financement de projets réalisés dans le monde en développement pour protéger et améliorer l'environnement mondial ; nous comptons 177 pays membres et avons forgé des partenariats avec des institutions internationales, la société civile et le secteur privé. Nous avons investi 6,2 milliards de dollars et levé 20 milliards de dollars supplémentaires dans le cadre de cofinancements au titre de plus de 1 800 projets dans plus de 155 pays en développement et économies en transition ; nous avons également accordé directement plus de 7 000 petits dons pouvant atteindre jusqu'à 50 000 dollars chacun à des organisations non gouvernementales et à des organismes communautaires.

Par l'intermédiaire de nos Agents d'exécution — le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) et la Banque mondiale — et, maintenant, de nos sept Organismes d'exécution (la Banque africaine de développement, la Banque asiatique de développement, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, la Banque interaméricaine de développement, le Fonds international de développement agricole, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture et l'Organisation des Nations Unies pour le développement industriel), nous sommes largement représentés sur le terrain. Nous avons un rôle institutionnel à jouer en tant que mécanisme financier des accords environnementaux internationaux comme les Conventions sur les changements climatiques et la diversité biologique, la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants et d'autres traités fondamentaux concernant l'environnement. Mais au-delà de cette fonction, j'estime que nous avons une importante responsabilité de mobilisation — non seulement sur le plan financier, pour démultiplier l'impact des dollars du FEM, mais aussi dans le domaine du savoir et de l'influence que nous avons dans le monde entier pour promouvoir un développement respectueux de l'environnement.

Je vais donc, dans ce contexte, expliciter les trois lignes d'action fondamentales dont j'estime la poursuite nécessaire. Ces lignes d'action sont interdépendantes et se renforcent mutuellement ; il nous faut sans plus attendre les suivre de manière concertée.

Premièrement, nous devons systématiquement inclure les questions environnementales dans le développement économique. Je trouve décevant que, presque 15 ans après le Sommet « planète Terre » de Rio, l'intersection entre environnement et développement ne soit pas encore réellement devenue une question brûlante parce que les risques politiques et de perturbations économiques à court terme sont jugés trop importants. Nous continuons de vivre dans un monde qui isole les questions environnementales des réalités sociales et économiques, et je suis frappée par la mesure dans laquelle nous continuons de faire abstraction de l'imbrication des éléments constitutifs d'un développement durable. Il est toutefois devenu impossible d'isoler les impacts environnementaux du développement social et économique qui régit la conduite de nos affaires. En fait, si nous continuons sur notre lancée, nous risquons d'aboutir à une situation dans laquelle ce sera l'environnement qui fera obstacle à la croissance et au développement et non plus le contraire. Le rapport Stern qui vient d'être publié démontre, à l'aide de solides modèles économiques, que le changement climatique aura un impact sur tous les aspects essentiels de notre vie — l'eau, les aliments, la santé et l'environnement — et que les mesures prises maintenant et au cours des prochaines années pourraient risquer de perturber l'activité économique et sociale aussi profondément que les grandes guerres et la dépression économique l'ont fait dans la première moitié du XXe siècle.

Selon le rapport Vital Signs 2006-2007 du Worldwatch Institute, tous les indicateurs économiques font état d'une prospérité et de niveaux de consommation sans précédents ; le monde produit plus d'acier, d'aluminium et de véhicules qu'il ne l'a jamais fait et le produit mondial brut a atteint le montant record de 59 600 milliards de dollars. Mais ces gains interviennent dans le contexte du déclin écologique d'une planète tirant son énergie de combustibles fossiles dont les rendements décroissent à un rythme alarmant. Les auteurs de Vital Signs affirment que la « poursuite de politiques inchangées » nuit aux écosystèmes de la planète et aux populations qui en dépendent, faisant valoir que si tous les pays consommaient autant en moyenne que les pays à revenu élevé, la planète ne pourrait faire vivre durablement que 1,8 milliard de personnes, et non pas les 6,5 milliards d'habitants qu'elle compte actuellement et encore moins les 8,9 milliards d'individus dont font état les projections pour 2050.

Étant donné ce sombre tableau, comment pouvons-nous même commencer à faire en sorte que l'activité économique repose sur des fondations écologiquement viables ? Il nous faut trouver de sérieuses incitations — et contre-motivations — pour piloter l'activité économique d'une manière plus respectueuse de l'environnement. Des sociétés comme BP (Beyond Petroleum – Au-delà du pétrole) interviennent dans des créneaux de plus en plus importants en tant qu'entreprises respectueuses de l'environnement et il faut espérer qu'elles feront pencher la balance en faveur d'un essor des investissements environnementaux, même si leurs détracteurs font valoir que l'engagement financier de BP au titre de l'environnement ne représente qu'une fraction marginale de ses énormes profits. Des organismes comme Greenpeace — avec son nouveau « bulletin environnemental » des produits électroniques verts qui décerne à Dell et Nokia une mention relativement passable mais juge très insuffisante la démarche suivie par la plupart des autres grandes sociétés pour l'utilisation de produits chimiques toxiques et le recyclage des déchets électroniques — mènent des campagnes utiles mais celles-ci gagneraient peut-être à être présentées de manière plus parlante au public. Ces activités et d'autres encore sont importantes mais elles ne représentent encore que des efforts axés sur des créneaux isolés et il importe de les replacer dans le contexte mondial.

Deuxièmement, nous devons promouvoir un marché favorable à un développement écologiquement viable. Pour être efficace, nous devons en fait promouvoir un marché mondial en constante expansion, favorable à un développement écologiquement viable. Nous pourrions examiner le cas du changement climatique pour voir comment le replacement de l'activité environnementale dans le cadre du marché commence à s'imposer. Le recours aux mécanismes de marché pour réduire les émissions de gaz à effet de serre a connu un essor phénoménal cette année et le « marché mondial du carbone » a atteint la valeur de 21,5 milliards de dollars au cours des trois premiers trimestres. Les énergies renouvelables, quant à elles, affichent une progression tout aussi marquée : la production mondiale d'électricité renouvelable a fait un bond de 24 % pour l'éolien, de 45 % pour le solaire photovoltaïque et de 20 % pour les biocombustibles. Si elle ne concerne qu'un faible pourcentage du marché des services énergétiques, que continuent de dominer les combustibles fossiles, cette évolution marque toutefois, à mon avis, un tournant important.

En quoi cela peut-il être important ? Je suis convaincue que c'est à l'intersection du fonctionnement du secteur privé et de l'action publique qu'il faut rechercher des solutions novatrices pour l'environnement. Le replacement des efforts axés sur le changement climatique dans un cadre défini par les mécanismes du marché non seulement accroît considérablement la capacité de démultiplication de l'impact des investissements effectués dans ce domaine mais peut aussi être un indicateur d'une évolution mondiale des modes de vie.

Dans le domaine de la diversité biologique, en revanche, le marché mondial n'offre aucune solution immédiate. On s'est efforcé jusqu'à présent de créer et de préserver des zones protégées plutôt que d'évaluer la diversité biologique en tant que composante intégrale de l'infrastructure économique et sociale. Actuellement, le partenariat public-privé pour la diversité biologique reste du domaine de la rhétorique et n'a guère d'impact.

Les innovations observées dans quelques nouveaux domaines valent toutefois la peine d'être suivies. L'expansion du commerce du café sud-américain labellisé développement durable montre qu'il est possible de créer de nouveaux marchés de biens et services favorables à la diversité biologique, de lever les obstacles à une activité économique portée par la biodiversité et de collaborer de manière sélective et proactive avec le secteur privé. Si les pressions morales n'ont pas permis de protéger la biodiversité, la contribution que peut avoir celle-ci au développement économique sera peut-être l'un des facteurs les plus déterminants de l'expansion des efforts de préservation. Nous devons saisir ces opportunités sans plus attendre.

Troisièmement, nous devons galvaniser les décideurs pour en faire des champions de la viabilité environnementale. Il est essentiel d'intégrer l'environnement dans l'activité économique mais cela ne pourra se faire en l'absence d'une volonté politique. Nous devons veiller à ce qu'un cadre politique — au niveau national et au niveau mondial — définisse les paramètres requis pour qu'un développement écologiquement durable devienne l'ordre du jour. C'est avec un sentiment d'impatience que j'ai suivi les débats répétitifs dans la salle de conférence de Nairobi— répétitifs à cause non seulement des redites dans les propos tenus pendant les trois journées auxquelles j'ai participé, mais aussi des mantras reprises depuis des décennies dans le cadre des négociations environnementales. L'une de mes principales préoccupations, dans le cadre du FEM, consiste à m'assurer que les projets que nous finançons ont des répercussions de longue durée sur la conception fondamentale qu'ont les pays de l'environnement et du développement. Sans modification de la structure fondamentale de leur gouvernance et de leur système juridique, les changements effectués par les pays dans le domaine environnemental se réduiront à de petits ajustements à la marge, et le discours ne sera que rhétorique, vide de toute substance.

C'est aux pays, aussi bien développés qu'en développement, qu'il incombe de monter au créneau et de mettre en oeuvre des mesures environnementales efficaces. Dans le monde en développement, un certain nombre de pays ont commencé à institutionnaliser des cadres structurels ouvrant la voie à la production de services énergétiques durables : les normes chinoises de rendement énergétique des automobiles sont les plus strictes du monde ; le Mexique et la Jordanie poursuivent des projets du FEM en vue de mettre en place des cadres de production d'électricité verte raccordée au réseau ; enfin, différents pays ont adopté et imposent des normes de rendement énergétique des appareils ménagers, avec l'appui du FEM.

Dans le cas des pays développés, le Protocole de Kyoto témoigne de la complexité que revêt la formulation de cadres d'intervention viables. La communauté des bailleurs de fonds continue de se heurter de plein fouet aux effets passés et présents des activités du monde industriel sur le climat et la structure écologique de la planète ; la lenteur avec laquelle la situation changera à l'échelle mondiale pourrait, en fin de compte, réduire l'impact des mesures prises à de chaque niveau.

Où sont les champions de la politique de développement durable, où sont les pays qui sont prêts à mener l'action pour assurer un vingt-et-unième siècle écologiquement viable et arrêter le processus de dégradation ? Certains commencent à prendre des mesures. La France, par exemple, a proposé d'imposer une taxe de carbone punitive sur les importations des pays qui refusent de s'engager à respecter les objectifs d'émissions après 2012. Le Royaume-Uni et la France ont demandé au G8 d'entreprendre un plan ambitieux pour remédier aux dommages environnementaux.

En ma qualité de responsable de la direction du FEM, j'estime que tous les pays, les bailleurs de fonds comme les nations en développement, doivent maintenant assumer leurs responsabilités pour assurer un développement écologiquement durable.

Nous avons suffisamment de preuves ; nous devrions donc avoir tous les éléments nécessaires pour abandonner la vision à court terme qui explique la lenteur de notre parcours en direction d'un développement durable. Les tendances sont parfaitement claires, qu'il s'agisse de la tendance à la dégradation de l'environnement ou de l'impact positif de l'amélioration des politiques et de l'adoption des mécanismes du marché. En fin de compte, c'est peut-être le courage qui fait le plus défaut. Nous devons espérer que nous pourrons ensemble déclencher — chez les politiques comme chez les citoyens —un élan du cœur irrésistible en faveur de l'environnement, ainsi qu'un mouvement de portée mondiale pour la promotion d'un développement durable et l'arrêt des dégradations. »

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