La toute première évaluation des poissons européens d'eau douce dévoile une diversité d'espèces étonnante mais aussi les conséquences dévastatrices de plus d'un siècle de développement et de gestion des systèmes et des poissons d'eau douce.
Selon une nouvelle étude scientifique, la diversité de la vie dans les écosystèmes d'eau douce européens diminue rapidement. Ces travaux de recherche sont publiés en collaboration avec l'Union mondiale pour la nature (UICN) dans un nouvel ouvrage intitulé Handbook of European Freshwater Fishes.
On y découvre que 38%, c’est-à-dire 200 des 522 espèces européennes de poissons d'eau douce sont menacées d'extinction et que 12 sont déjà éteintes selon les catégories et critères de la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées. Le degré de menace est beaucoup plus élevé que pour les oiseaux ou les mammifères d'Europe.
William Darwall, Responsable principal de programme, Programme pour les espèces de l'UICN, déclare : « Nous avons 200 espèces de poissons européennes qui courent un risque élevé d'extinction et nous devons agir vite pour éviter une catastrophe. Beaucoup de ces espèces ne sont pas considérées « charismatiques » ou n'ont pas de « valeur » apparente pour l'homme et, par conséquent, attirent rarement les fonds nécessaires à leur conservation - elles risquent de disparaître sans que personne, hormis quelques spécialistes, ne s'en aperçoive. Ces espèces sont un élément important de notre patrimoine et jouent un rôle vital dans les écosystèmes d'eau douce dont nous dépendons, par exemple pour l'épuration de l'eau et la maîtrise des inondations. Beaucoup peuvent être sauvées par des mesures relativement simples. Nous n'avons besoin pour cela que de la volonté publique et politique ».
Les principales raisons du risque d'extinction élevé trouvent leur source dans le développement et la croissance démographique de l'Europe depuis 100 ans. La menace la plus grave est le prélèvement d'eau, en particulier dans les régions sèches de la Méditerranée, cause de l'assèchement de certains cours d'eau en été – un problème qui devient de plus en plus aigu sous l'effet des changements climatiques.
Les grands barrages qui servent à l'irrigation, à la maîtrise des crues et à la production d'énergie ont eu des incidences majeures sur les espèces des grands fleuves et ont entraîné des extinctions locales de nombreuses espèces migratrices. La gestion inadaptée des pêcheries a ouvert les portes à la surpêche et à l'introduction d'espèces exotiques (et de leurs maladies). Parmi les régions les plus à risque, il y a le cours inférieur du Danube, du Dniestr, du Dniepr, de la Volga et de l'Oural, la péninsule des Balkans et le sud-ouest de l'Espagne.
Le Handbook of European Freshwater Fishes est l’œuvre de Maurice Kottelat (Cornol) et Jörg Freyhof (IGB, Berlin). L'évaluation des menaces a été réalisée en collaboration avec le Programme pour les espèces de l'Union mondiale pour la nature (UICN) et le Groupe de spécialistes des poissons d'eau douce de la Commission de la sauvegarde des espèces, avec l'appui financier de la North of England Zoological Society (zoo de Chester). Durant les sept années de recherche qui ont présidé à la publication du livre, 47 nouvelles espèces de poissons ont été découvertes. Certaines des évaluations sont provisoires et devront être revues avant d’être intégrées à la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées 2008.
Gordon Reid, Directeur général de la North of England Zoological Society et Président du Groupe de spécialistes des poissons d'eau douce, explique : « Cet ouvrage exhaustif nous permet d'appréhender, pour la première fois, la véritable diversité des poissons d'eau douce de l'Europe. Avec 546 espèces (dont 522 espèces d'eau douce et 24 espèces marines que l'on trouve en eau douce), la diversité est environ deux fois plus élevée que celle qui est fréquemment reconnue dans la littérature scientifique et populaire ; de nombreuses espèces rares et menacées ont jusqu’ici été ignorées ».
Maurice Kottelat, ancien Président de la European Ichthyological Society et Jörg Freyhof, chercheur, Leibnitz Institute of Freshwater Ecology ajoutent : « Il n'est pas trop tard pour sauver ces espèces si les gouvernements de l'Europe et l'Union européenne prennent des mesures dès maintenant. La négligence est la plus grave menace pour la faune ichtyologique européenne. La conservation des poissons devrait être gérée de la même manière que celle des oiseaux et des mammifères, par des agences dédiées spécifiquement à la conservation et non comme une ressource exploitable, par des agences en charge de l'agriculture. Toutes les espèces font partie du patrimoine de l'humanité, au même titre que l'Acropole, par exemple ; la différence étant que si l'Acropole était détruite, on pourrait en reconstruire une réplique tandis que jamais on ne pourra remplacer une espèce éteinte ».
Le Handbook of European Freshwater Fishes donne des informations sur l'habitat, la biologie et l'écologie, la distribution, les méthodes d'identification et l'état de conservation des 546 espèces natives d'Europe (soit 522 espèces d'eau douce et 24 espèces marines que l'on trouve en eau douce) et de 33 espèces de poissons d'eau douce introduites. Il contient aussi une liste des genres et des espèces, des photographies en couleur de presque toutes les espèces et une évaluation de leur état de conservation et de leur distribution.
Jean-Christophe Vié, Chef adjoint du Programme de l'UICN pour les espèces, conclut : « Cette nouvelle étude démontre que nous sommes loin d'atteindre les objectifs fixés par les gouvernements d'Europe pour mettre un terme à la perte de biodiversité d'ici à 2010. L'état des populations de poissons reflète l'état des lacs et des rivières et fleuves d'Europe. Ce manuel met en lumière le fait que les écosystèmes d'eau douce sont sans doute les plus menacés. Il y a de quoi s'inquiéter car l'eau est une ressource qui se raréfie de plus en plus dans le monde entier. Protéger et conserver la diversité biologique est vital car la santé et les moyens d'existence des populations humaines sont tributaires de ces systèmes qui satisfont des besoins de base tels que l'alimentation et l'eau propre. »
Depuis 1900, la population de l'Europe a pratiquement doublé et simultanément, l'agriculture et l'industrie se sont fortement développées. Selon le Programme des Nations Unies pour l'environnement, ces facteurs ont entraîné la destruction de près de 60 % des zones humides d'Europe et le déclin des espèces d'eau douce à un rythme accéléré. Les écosystèmes d'eau douce sont incroyablement précieux et fournissent à l'Europe de nombreux produits et services essentiels : poissons pour l’alimentation, eau propre, maîtrise des crues, tourisme et activités de loisirs.
La gestion durable et la conservation des espèces d'eau douce dépendent d'informations accessibles, fiables et exhaustives. Les activités de conservation, même locales, peuvent avoir des incidences majeures sur les espèces et contribuer à remédier au grave problème de la perte de biodiversité des poissons d'eau douce d'Europe.
Quelques exemples d'espèces menacées en Europe : l’Anguille européenne, Anguilla anguilla, est en danger critique d'extinction ; le Ladigesocypris ghigii est vulnérable ; l’Anaecypris hispanica est en danger ; le Gobio delyamurei est en danger critique d'extinction ; le Bondelle Coregonus oxyrinchus est éteinte victimes de la gravissime crise écologique qui a frappé les eaux d'Europe centrale au 20e siècle ; le Coregonus bavaricus est en danger critique d'extinction, son déclin se serait produit dans les années 1970 et serait dû à la mauvaise qualité de l'eau…